M. Hist,
La bâtisse du 2, rue Wellington Nord est réapparue dans l’actualité après plusieurs années d’inoccupation. Je me rappelle y avoir pris un café, jadis. Pouvez-vous nous raconter l’histoire de cet édifice?
Mathieu
Cher Mathieu,
Excellente question, parce que ce coin bien en vue du centre-ville a vu passer bien plus que des clients pressés et des amateurs de café. Il a été, à sa façon, un témoin privilégié des transformations économiques et urbaines de Sherbrooke.
Pour comprendre l’histoire du 2, rue Wellington Nord, il faut remonter au début du 20e siècle, à une époque où les banques structurent littéralement le paysage des villes.
Au tournant du 20e siècle, la Banque des Cantons-de-l’Est (Eastern Townships Bank), créée en 1859 et autrefois solidement ancrée dans la région, voit sa situation se fragiliser. En 1892, elle repose encore à plus de 80% sur des capitaux locaux. Mais avec l’exode progressif des populations anglophones amorcé dans les années 1880, cette proportion chute drastiquement. Au début des années 1910, elle n’est plus que de 44%.
Dans ce contexte, la banque est vendue en 1912 à la Banque canadienne de commerce, qui transforme son siège social de la rue Dufferin (actuel Musée des Beaux-Arts de Sherbrooke) en simple succursale. La même année, un autre joueur entre en scène. Le National Trust Company, compagnie sœur de la Banque canadienne de commerce, acquiert un emplacement stratégique à l’angle des rues King Ouest et Wellington Nord. Le terrain appartient alors au marchand Charles F. Fletcher, et on y trouve déjà une succursale de la Eastern Township Bank.
Edward Wynn Farwell est nommé gérant de la Banque Canadienne de commerce en décembre 1920. Notable très impliqué dans la vie locale, il est par exemple membre du club de hockey, du club de raquetteurs (Sherbrooke Snowshoe Club), président de l’Association des chambres de commerce des Cantons-de-l’Est. (Photo Collection du Musée d’histoire de Sherbrooke)
Edward Wynn Farwell est nommé gérant de la Banque Canadienne de commerce en décembre 1920. Notable très impliqué dans la vie locale, il est par exemple membre du club de hockey, du club de raquetteurs (Sherbrooke Snowshoe Club), président de l’Association des chambres de commerce des Cantons-de-l’Est. (Photo Collection du Musée d’histoire de Sherbrooke)
L’endroit est convoité. Huit ans plus tard, en 1920, on passe à l’action. Durant l’été, on lance des appels d’offres pour démolir les bâtiments existants. Puis, très vite, les travaux commencent. L’objectif est clair: ériger une nouvelle succursale bancaire qui en impose.
Le bâtiment que l’on connaît aujourd’hui est construit entre 1920 et 1921, selon les plans de l’architecte torontois Victor Daniel Horsburgh. Ce dernier est loin d’être un inconnu: il signe de nombreuses succursales de la Banque canadienne de commerce à travers le pays entre 1910 et 1930.
À Sherbrooke, il imagine un édifice inspiré des temples romains, avec un portique majestueux et des colonnes corinthiennes. Rien de moins.
En juin 1921, la nouvelle succursale ouvre ses portes. L’événement est à la hauteur du bâtiment. On y sert le thé lors d’une réception élégante, accompagnée de l’orchestre du «His Majesty’s». À l’intérieur, un vaste hall bancaire occupe presque tout le rez-de-chaussée, tandis que des bureaux se trouvent à l’étage. Et contrairement à ce que l’on pourrait croire, l’édifice ne se limite pas à la finance. Dès ses débuts, il accueille aussi d’autres commerces. On y trouve notamment un salon de coiffure pour dames, le «Palm Hair Dressing Parlor»!
La Banque canadienne de commerce occupe les lieux jusqu’au tournant des années 1980. Par la suite, le rez-de-chaussée s’ouvre davantage aux commerces. Cafés et restaurants s’y succèdent, renouant en quelque sorte avec une tradition plus ancienne encore. Car au 19e siècle, à cet endroit précis, se trouvait la boulangerie de C. H. Fletcher. Comme quoi, entre le pain et l’argent, il n’y a parfois qu’un pas… ou un siècle.
Au fil des décennies, l’édifice traverse des périodes plus difficiles. Depuis les années 2000, il connaît plusieurs phases d’inoccupation. Le Presse Boutique Café, qui y était installé, ferme en 2006, laissant le bâtiment vide pendant de longues années.
Une situation surprenante pour un immeuble aussi emblématique, considéré comme l’un des fleurons du centre-ville, avec un état d’authenticité remarquable.
Plusieurs commerces se sont succédé dans les locaux de l’ancienne banque, notamment des cafés et des restaurants qui tirent profit de la grande surface intérieure que possède l’édifice. (Photo Collection du Musée d’histoire de Sherbrooke)
Plusieurs commerces se sont succédé dans les locaux de l’ancienne banque, notamment des cafés et des restaurants qui tirent profit de la grande surface intérieure que possède l’édifice. (Photo Collection du Musée d’histoire de Sherbrooke)
L’histoire continue encore de s’écrire sous nos yeux… Après avoir été annoncé pendant plusieurs années, un nouveau chapitre s’ouvre enfin à l’automne 2025 avec l’arrivée du café Aux Grains. Le bâtiment retrouve ainsi une vocation vivante, animée, presque fidèle à ses origines.
Alors la prochaine fois que vous passerez devant ses colonnes imposantes, imaginez les clients en habit du dimanche venus ouvrir un compte, les dames sortant du salon de coiffure, ou encore les arômes de café d’hier et d’aujourd’hui.
Et dites-vous qu’à Sherbrooke, même les bâtiments savent parfois… prendre une pause avant de revenir en force!
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Cynthia Beaulne, La Tribune
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