Cher M. Hist,
Je me permets de faire appel à toi dans l’espoir d’éclaircir un petit pan de l’histoire sherbrookoise. On m’a récemment affirmé que le véhicule figurant sur cette photographie serait le tout premier taxi à avoir circulé dans les rues de Sherbrooke. Aurais-tu l’amabilité de me renseigner sur cette photographie et de me situer son contexte historique?
Gilles
Cher Gilles,
Une question sur les taxis? J’embarque! Avant de parler de taxi, il faut, par contre, faire un petit voyage dans le temps jusqu’en 1882. Les annuaires de Sherbrooke recensent déjà des «hackmen», c’est-à-dire des cochers conduisant des fiacres ou des voitures de louage. Et cet homme, dont vous avez vu la photo, était peut-être déjà dans le métier avant cette date!
À l’époque, évidemment, pas question de commander une voiture avec une application. Les cochers exerçant à Sherbrooke devaient obtenir un permis de la Ville, payé et renouvelé chaque année. Ils avaient aussi des stations d’attente attitrées. Le parvis de la gare ferroviaire était le grand point de rassemblement, mais on trouvait également des voitures près de l’hôtel Grand Central, au coin des rues Wellington et Meadow, notamment.
Les hôtels eux-mêmes avaient de véritables petites entreprises de transport. Le Magog House, propriété d’Elias Cheney, possédait une importante écurie de louage, où l’on pouvait réserver des équipages simples ou doubles. D’autres hôtels, comme le Sherbrooke House, situé à proximité de la gare, offraient aussi leurs propres voitures à chevaux. À l’arrivée d’un train, les petites diligences portant le nom des hôtels attendaient donc les voyageurs.
Mais John Samuel Maguire, lui, semble avoir joué dans une autre ligue. C’était un cocher indépendant qui exploitait son propre poste de voitures de louage, plutôt que de travailler pour l’un des services de navettes ou d’écuries des grands hôtels.
En 1883, il avait de quoi se faire remarquer. Le 10 août, le Weekly Examiner présente Maguire comme «le premier à avoir lancé une voiture de louage dans la ville». Voilà donc probablement l’origine de cette réputation de «premier taxi» de Sherbrooke!
Et monsieur Maguire ne plaisantait pas avec son image de marque. Le journal annonce qu’il «vient tout juste d’acheter une très belle voiture à trois banquettes et une paire de magnifiques chevaux châtains». Son ambition est claire, il affirme «qu’il est résolu à maintenir le meilleur équipage de la ville».
Ce reçu de 1921 indique une transaction pour un trajet effectué par M. McKinnon sur la rue de Montréal, grâce au service de taxis inauguré quelques décennies plus tôt par M. Maguire! (Fonds John J. Penhale, Musée d’histoire de Sherbrooke)
Ce reçu de 1921 indique une transaction pour un trajet effectué par M. McKinnon sur la rue de Montréal, grâce au service de taxis inauguré quelques décennies plus tôt par M. Maguire! (Fonds John J. Penhale, Musée d’histoire de Sherbrooke)
Le Weekly Examiner lui fait même une véritable publicité: «Ses voitures sont bonnes et sécuritaires, ses chevaux stables et bons conducteurs, et lui-même est toujours poli et obligeant, et étant tel, il mérite le soutien de la communauté».
Le journal termine en invitant les Sherbrookois à «accordez-lui votre clientèle, et montrez ainsi que vous appréciez ses efforts pour répondre aux besoins des citoyens».
Bref, John Maguire avait déjà compris quelque chose que les compagnies de taxi allaient redécouvrir un siècle plus tard: pour attirer les clients, il faut une bonne voiture, un bon chauffeur et surtout une bonne réputation.
Son métier n’était toutefois pas sans danger. Le 31 octobre 1889, l’une de ses voitures traverse la voie du Canadien Pacifique sur la Market Street (actuelle rue Marquette) au moment où arrive un train de Montréal.
Le Weekly Examiner rapporte que la voiture fut percutée par la locomotive et que «la voiture ayant été détruite […], mais heureusement, ni la dame qui y prenait place, ni le cocher, ni les chevaux n’ont été blessés».
On imagine que cette course-là n’a pas laissé un très bon souvenir au client!
Maguire poursuivra néanmoins son activité pendant plusieurs décennies. À son décès, en mars 1922, le Sherbrooke Daily Record rappelle qu’il «avait vécu dans cette ville pendant de nombreuses années et, pendant des années, a possédé et exploité un poste de voitures de louage privé». Il habitait alors au 93, rue Marquette. Ses funérailles partent de sa résidence pour se rendre à l’église St-Patrick, et l’avis précise: «Tous les frères Forestiers sont priés d’y assister». Son entreprise ne disparaît toutefois pas avec lui. Elle est rachetée en 1923 par J. A. Prescott.
Alors oui, on peut raisonnablement présenter John Samuel Maguire comme un pionnier du taxi sherbrookois. Mais son taxi avait une particularité qui ferait aujourd’hui bien rire les chauffeurs d’Uber: pas de moteur, pas de GPS et pas de téléphone cellulaire. Seulement deux magnifiques chevaux châtains, une belle voiture à trois banquettes et un cocher qui savait déjà que, pour réussir dans le transport, il fallait arriver à l’heure... ou au moins avant le prochain train!
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Cynthia Beaulne, La Tribune
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