Les trottoirs en bois disparaissent progressivement des rues, mais dans certains quartiers, ils subsistent encore quelques décennies. Au moment où cette photo est prise, vers 1900, le pavage des trottoirs est surtout visible sur les rues King et Wellington, sur le plateau Marquette et dans le Vieux-Nord. (Photo Fonds Carmen Fortier, Musée d’histoire de Sherbrooke)

Les trottoirs en bois disparaissent progressivement des rues, mais dans certains quartiers, ils subsistent encore quelques décennies. Au moment où cette photo est prise, vers 1900, le pavage des trottoirs est surtout visible sur les rues King et Wellington, sur le plateau Marquette et dans le Vieux-Nord. (Photo Fonds Carmen Fortier, Musée d’histoire de Sherbrooke)

Par M. Hist - Musée d'histoire de Sherbrooke

Cette photo est prise vers 1900, le pavage des trottoirs est surtout visible sur les rues King et Wellington, sur le plateau Marquette et dans le Vieux-Nord. (Photo Fonds Carmen Fortier, Musée d’histoire de Sherbrooke)

Cette photo est prise vers 1900, le pavage des trottoirs est surtout visible sur les rues King et Wellington, sur le plateau Marquette et dans le Vieux-Nord. (Photo Fonds Carmen Fortier, Musée d’histoire de Sherbrooke)

M. Hist,

Le verglas de ces dernières semaines m’a fait tomber (!) en plein sur une question: depuis quand notre belle ville a des trottoirs? Qu’y avait-il avant?

Émile

Cher Émile,

J’espère que votre chute n’était pas trop douloureuse… En tout cas, votre question est excellente! Et pour y répondre, il faut remonter à une époque où tomber sur la glace n’était pas une exception hivernale, mais presque une condition normale de déplacement.

Dans les premiers temps de Sherbrooke, il n’existe tout simplement pas de «trottoirs» à proprement parler. La rue est un espace partagé, sans distinction franche entre les piétons et les chevaux, les calèches ou les chariots.

On circule comme on peut, en évitant les roues, les sabots… et la boue. Car la chaussée est alors faite de terre battue et, par temps de pluie ou de dégel, elle se transforme rapidement en bourbier. Marcher en ville relève parfois de l’épreuve sportive.

Au milieu du 19e siècle, la circulation augmente et la ville se densifie. On commence alors à distinguer deux espaces: une «chaussée» centrale pour les véhicules et, sur les côtés, une passerelle de bois destinée aux piétons. Ce n’est pas encore le trottoir moderne, mais c’est un immense progrès. Pour la première fois, marcher en ville devient un peu plus prévisible… et un peu moins salissant!

Une vue de la rue Commercial (actuelle Dufferin) dans les années 1860. Avant les années 1870, les «trottoirs» de Sherbrooke ressemblent davantage à des pontons et des passerelles destinées à enjamber boue, terre et trous d’eau pour se protéger des éclaboussures! (Photo Fonds Frederick James Sangster, Musée d’histoire de Sherbrooke)

Une vue de la rue Commercial (actuelle Dufferin) dans les années 1860. Avant les années 1870, les «trottoirs» de Sherbrooke ressemblent davantage à des pontons et des passerelles destinées à enjamber boue, terre et trous d’eau pour se protéger des éclaboussures! (Photo Fonds Frederick James Sangster, Musée d’histoire de Sherbrooke)

Rapidement, le trottoir prend une importance sociale insoupçonnée. Espace public par excellence, il devient le lieu de rencontre des notables se rendant au travail, des ouvriers descendant du tramway ou des mères de famille allant faire des emplettes. Le trottoir est un rare espace urbain non régi par les classes sociales. Les plus fortunés résident loin des industries, dans le quartier Nord, alors que les familles moins aisées s’installent plutôt au sud et à l’ouest; le trottoir, lui, traverse tout. Il tente de relier les quartiers, les gens et les quotidiens, sur un pied d’égalité.

Même si l’on commence à parler de «trottoirs» pour désigner les planchers de bois qui bordent les rues dans les années 1860, c’est à l’été 1872 que la Ville de Sherbrooke adopte officiellement la construction de «trottoirs» en pierre.

La décision est stratégique: aménager des trottoirs coûte beaucoup moins cher que paver une rue entière. Les journaux de l’époque encensent l’innovation. Les journalistes, particulièrement heureux de pouvoir rentrer chez eux avec des chaussures propres, rêvent déjà de promenades tranquilles, sans contrainte, «au clair de lune». Les marchands, eux aussi, applaudissent: des trottoirs propres signifient des boutiques moins envahies par la boue… et par les animaux. Certains en profitent même pour sortir quelques étals à l’extérieur, histoire d’attirer l’œil des passants.

«Quel bonheur en perspective pour notre petit peuple! Que de charmantes promenades au clair de la lune!» s’exclame ce rédacteur au Pionnier alors que l’on annonce l’arrivée de trottoirs au centre-ville. (Photo Le Pionnier, 14 juin 1872)

«Quel bonheur en perspective pour notre petit peuple! Que de charmantes promenades au clair de la lune!» s’exclame ce rédacteur au Pionnier alors que l’on annonce l’arrivée de trottoirs au centre-ville. (Photo Le Pionnier, 14 juin 1872)

Mais Sherbrooke n’est pas Sherbrooke sans son climat et, très vite, la réalité rattrape l’enthousiasme. Dès l’année suivante, les plaintes affluent au conseil municipal. Les trottoirs, qu’ils soient de bois, de briques, de pierre ou de béton, exigent un entretien constant! Coûts importants, espace réduit dans la rue, nécessité de réparations fréquentes, déneigements, agrandissements… Ceux situés près de l’école du Sacré-Cœur, foulés quotidiennement par des centaines d’écoliers, s’usent rapidement.

Certains citoyens se plaignent même de briser leurs chaussures à cause de défauts, de gravier mal placé ou de planches disjointes. Et bien sûr, s’ajoutent la glace et l’accumulation de neige, qu’il faut dégager régulièrement. Ah, les joies de l’hiver… déjà bien connues!

Les habitants du Vieux-Nord et ceux du nord de la rue Wellington (comme devant le magasin général de Charles Beauregard, présenté sur la photo) sont parmi les premiers à bénéficier des trottoirs modernes! Ils sont d’abord en pavés et en dalles («flagstones») avant d’être en pierre artificielle, béton et asphalte au cours du 20e siècle. (Photo Fonds de la famille Rodolphe Langis, Musée d’histoire de Sherbrooke)

Les habitants du Vieux-Nord et ceux du nord de la rue Wellington (comme devant le magasin général de Charles Beauregard, présenté sur la photo) sont parmi les premiers à bénéficier des trottoirs modernes! Ils sont d’abord en pavés et en dalles («flagstones») avant d’être en pierre artificielle, béton et asphalte au cours du 20e siècle. (Photo Fonds de la famille Rodolphe Langis, Musée d’histoire de Sherbrooke)

L’entretien hivernal réserve d’ailleurs une surprise savoureuse. Pendant longtemps, ce n’est pas une équipe municipale motorisée qui s’occupe de sabler les trottoirs, mais bien la «gent chevaline de la Cité». Oui, des chevaux sont chargés d’étendre le sable pour limiter les chutes. Cette pratique perdure jusqu’en 1950, moment où les résidents des rues Ball et Alexandre, voisins des écuries municipales, se plaignent… de l’odeur. Comme quoi, même la sécurité piétonne a ses effets secondaires.

Alors, la prochaine fois que vous glisserez sur un trottoir sherbrookois, rappelez-vous qu’avant le béton, le sel et les bottes à crampons, il y avait la boue, les planches branlantes… et des chevaux au service du déneigement. Finalement, tomber aujourd’hui, c’est peut-être aussi une façon bien locale de rester debout dans l’histoire!

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    Cynthia Beaulne, La Tribune

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