L’île, vue depuis le pont Joffre vers 1970, s’apprête à connaître une seconde vie grâce aux efforts d’aménagement des citoyens du secteur centre-sud. (Collection du Musée d’histoire de Sherbrooke)

L’île, vue depuis le pont Joffre vers 1970, s’apprête à connaître une seconde vie grâce aux efforts d’aménagement des citoyens du secteur centre-sud. (Collection du Musée d’histoire de Sherbrooke)

M. Hist,

Pouvez-vous m’en dire plus sur «l’île des Sœurs», à Sherbrooke? Qu’est-ce qui s’y trouvait?

Anika

Chère Anika,

Avec ces températures tropicales, il est bien normal que nous parlions un peu des îles! Mettons les voiles vers la rivière Saint-François, à la conquête d’une véritable île au trésor dont vous ignorez peut-être l’histoire…

(Jean Roy/La Tribune)

(Jean Roy/La Tribune)

On pourrait croire que «l’île des Sœurs» a toujours porté ce nom. Pourtant, si vous aviez demandé votre chemin il y a 175 ans, on vous aurait probablement regardée de travers! À l’époque, on parlait plutôt de «Ball’s Island», ou de l’île Ball, du nom de la famille qui possédait des terrains dans le secteur.

Déjà vers 1880, l’île de la rivière Saint-François était nommée d’après son propriétaire, M. Ball. Elle va par la suite passer sous le contrôle du ministère des Terres et Forêts, qui en fera la location avant de la céder à la Ville de Sherbrooke au début des années 1990. (Atlas of the City of Sherbrooke, 1881, planche C, Collection du Musée d’histoire de Sherbrooke)

Déjà vers 1880, l’île de la rivière Saint-François était nommée d’après son propriétaire, M. Ball. Elle va par la suite passer sous le contrôle du ministère des Terres et Forêts, qui en fera la location avant de la céder à la Ville de Sherbrooke au début des années 1990. (Atlas of the City of Sherbrooke, 1881, planche C, Collection du Musée d’histoire de Sherbrooke)

Dès le milieu du 19e siècle, les citoyens viennent s’y rafraîchir durant les journées d’été. Il faut toutefois se méfier de la rivière. Son courant est puissant et les journaux rapportent malheureusement plusieurs noyades. La Saint-François est magnifique, mais elle a son caractère!

Mais alors, d’où viennent ces fameuses «Sœurs»? Pour les retrouver, il suffit de lever les yeux vers la rue Bowen. En 1911, les Filles de la Charité du Sacré-Cœur-de-Jésus prennent possession de l’ancienne demeure de William Bullock Ives pour y établir leur maison provinciale et leur noviciat. Cette communauté religieuse, arrivée au Canada en 1907, se consacre à l’enseignement et aux œuvres de charité.

Érigée en 1869 pour l’avocat, homme d’affaires et politicien William Bullock Ives (1841-1899), cette ancienne villa devient, en 1911, la propriété des Filles de la Charité du Sacré-Cœur-de-Jésus: les «sœurs» qui donnent leur nom à l’île. Arrivée au Canada en 1907, la congrégation y établit sa maison provinciale et son noviciat, consacrés à l’enseignement et aux œuvres charitables. (Fonds Germaine Bilodeau, Musée d’histoire de Sherbrooke)

Érigée en 1869 pour l’avocat, homme d’affaires et politicien William Bullock Ives (1841-1899), cette ancienne villa devient, en 1911, la propriété des Filles de la Charité du Sacré-Cœur-de-Jésus: les «sœurs» qui donnent leur nom à l’île. Arrivée au Canada en 1907, la congrégation y établit sa maison provinciale et son noviciat, consacrés à l’enseignement et aux œuvres charitables. (Fonds Germaine Bilodeau, Musée d’histoire de Sherbrooke)

Les religieuses louent alors l’île au ministère des Terres et Forêts, qui en est propriétaire. Peu à peu, les Sherbrookois prennent l’habitude de parler de «l’île des Sœurs». Le nom s’impose véritablement dans les années 1960… et ne l’a plus jamais quittée.

Pendant ce temps, l’île mène une existence paisible, même si ses berges souffrent. À partir du milieu du 20e siècle, l’augmentation du débit de la rivière accélère l’érosion. Les travaux réalisés pour la construction du pont Joffre modifient également le cours de l’eau, favorisant la formation de bancs de sable et de roche. L’île rétrécit tranquillement, comme si la rivière cherchait à la reprendre.

(Jean Roy/La Tribune)

(Jean Roy/La Tribune)

Puis survient un projet qui paraît presque incroyable aujourd’hui. Nous sommes en 1972. Des citoyens du quartier centre-sud décident que cette petite île mérite mieux que l’oubli. Grâce au programme Initiatives locales et à l’Action communautaire du centre-sud (ACCENTS), ils créent un véritable «parc populaire».

Le projet est étonnant. On ne cherche pas à construire un parc rempli de béton, de lampadaires ou de kiosques.

Au contraire, on veut préserver son caractère sauvage. Pas d’eau courante. Pas d’électricité. Pas de luxe, juste le confort d’une nature paisible. Seulement des arbres, des sentiers… et beaucoup d’imagination.

Pour rejoindre l’île, une «gondole» transporte gratuitement les visiteurs jusqu’à la rive. Une fois arrivés, tout devient possible. Les mercredis et les samedis, des chansonniers viennent faire vibrer l’île. On peut participer à des ateliers de peinture, de théâtre, de céramique ou de macramé. Les enfants des classes vertes et de l’Œuvre des Terrains de Jeux explorent les lieux. Au centre de l’île, un café-terrasse entouré de rondins accueille les visiteurs.

La petite embarcation menait les curieux et les curieuses depuis les berges de la rue des Grandes-Fourches jusqu’à l’île, parfois en faisant un plaisant détour sur la rivière. (La Tribune, 16 août 1973, p. 1)

La petite embarcation menait les curieux et les curieuses depuis les berges de la rue des Grandes-Fourches jusqu’à l’île, parfois en faisant un plaisant détour sur la rivière. (La Tribune, 16 août 1973, p. 1)

L’île ne comporte aucune construction en dehors des quelques aménagements de bois rond, comme le «café-terrasse» qui accueille les touristes. (La Tribune, 16 août 1973, p. 15)

L’île ne comporte aucune construction en dehors des quelques aménagements de bois rond, comme le «café-terrasse» qui accueille les touristes. (La Tribune, 16 août 1973, p. 15)

Le comité citoyen va même jusqu’à rebaptiser temporairement l’endroit «l’Écueil», comme pour souligner qu’il ne s’agit plus seulement d’une île, mais d’un véritable lieu de rencontre.

Les journaux parlent alors d’un «joyau», d’une «oasis» de cinq acres et d’un «parc communautaire qui met l’accent sur l’humain». L’expression résume parfaitement l’esprit du projet. Les grandes fêtes estivales attirent jusqu’à 800 personnes. Concerts, épluchettes de blé d’Inde, activités familiales… pendant quelques années, l’île devient l’un des endroits les plus animés de Sherbrooke.

En 1976, l’île accueille pas moins de 800 personnes qui viennent profiter de cette éphémère oasis de verdure… et de culture populaire. (La Tribune, 21 août 1976, p. 6)

En 1976, l’île accueille pas moins de 800 personnes qui viennent profiter de cette éphémère oasis de verdure… et de culture populaire. (La Tribune, 21 août 1976, p. 6)

Malheureusement, comme bien des beaux projets citoyens, celui-ci finit par manquer d’oxygène… ou plutôt de financement. En 1981, l’expérience prend fin. Puis, l’année suivante, on annonce que l’île ne recevra pas le statut officiel de parc, son entretien étant jugé trop complexe. Quelques années plus tard, un projet visant à protéger les berges contre l’érosion est lui aussi abandonné.

(Jean Roy/La Tribune)

(Jean Roy/La Tribune)

Au tournant des années 1990, l’île devient la propriété de la Ville de Sherbrooke. Depuis, elle revient régulièrement dans l’actualité pour sa protection ou sa mise en valeur.

Plusieurs la considèrent encore comme un trésor caché, tombé dans l’oubli… jusqu’à votre question!

Et c’est peut-être ce qui fait toute sa beauté. Cette petite île a porté le nom d’une famille, celui d’une communauté religieuse, puis celui d’un rêve citoyen. Elle a accueilli des baigneurs, des religieuses, des chansonniers, des enfants, des artistes et des centaines de bénévoles.

Finalement, l’île des Sœurs n’a jamais été seulement une île. C’était un lieu où les gens venaient se retrouver. Si vous vous y promenez un soir d’été, tendez bien l’oreille. Avec un peu d’imagination, il est peut-être encore possible d’entendre les accords d’une vieille guitare, les éclats de rire d’une épluchette de blé d’Inde… Pendant une décennie, elle fut une île à contre-courant.

À LIRE AUSSI

  • Pourquoi tout le Québec part-il en vacances en même temps?
  • La folle histoire des premiers feux rouges de Sherbrooke
  • Quand Lennoxville a failli disparaître
  • Que racontent les briques retrouvées dans les ruines du O'Chevreuil?
  • RETROUVEZ TOUTES LES CHRONIQUES DE M. HIST ICI

    Design graphique
    Cynthia Beaulne, La Tribune

    Design graphique
    Cynthia Beaulne, La Tribune