La demeure de Sir Alexander Galt, de style Cottage Regency, dans les années 1960 avant sa démolition. (Photo Collection Musée d’histoire de Sherbrooke)

La demeure de Sir Alexander Galt, de style Cottage Regency, dans les années 1960 avant sa démolition. (Photo Collection Musée d’histoire de Sherbrooke)

La demeure de Sir Alexander Galt, de style Cottage Regency, dans les années 1960 avant sa démolition. (Photo Collection Musée d’histoire de Sherbrooke)

La demeure de Sir Alexander Galt, de style Cottage Regency, dans les années 1960 avant sa démolition. (Photo Collection Musée d’histoire de Sherbrooke)

M. Hist,

Certaines grandes villes, comme Montréal, sont caractérisées par des quartiers bourgeois. À Sherbrooke, je connais le quartier Nord: qu’en est-il historiquement des bourgeois francophones ou anglophones?

Félix

Cher Félix,

J’aurais tendance à vous répondre en commençant par une question: qu’est-ce que la bourgeoisie? À l’époque où Sherbrooke se développe, cette classe sociale est associée aux familles aisées, ne travaillant pas manuellement (donc pas des ouvriers), de profession libérale classique (avocat, médecin, etc.) ou encore en œuvrant comme entrepreneurs aguerris. Le terme «bourgeois» est beaucoup moins utilisé de nos jours, et souvent avec un petit quelque chose de péjoratif, mais passons. Ceci réglé, voyons où les notables ont installé leurs pénates durant le premier siècle d’existence de notre chère ville, car oui, il y a bel et bien des quartiers bourgeois ici aussi.

Au début du 20e siècle, la langue anglaise est encore très présente à Sherbrooke, bien que la population soit à majorité francophone depuis les années 1870. On le constate ici, avec les nombreuses affiches de magasin en anglais et l’ancien nom de la rue: Market Street, en vigueur jusqu’en 1904. (Photo Collection Musée d’histoire de Sherbrooke)

Au début du 20e siècle, la langue anglaise est encore très présente à Sherbrooke, bien que la population soit à majorité francophone depuis les années 1870. On le constate ici, avec les nombreuses affiches de magasin en anglais et l’ancien nom de la rue: Market Street, en vigueur jusqu’en 1904. (Photo Collection Musée d’histoire de Sherbrooke)

Sans surprise, si on connaît un peu les débuts de Sherbrooke, la bourgeoisie anglophone est la première à s’ancrer sur le territoire. C’est elle qui modèle la base des institutions culturelles, industrielles, financières et juridiques sherbrookoises. Des représentants de cette classe sociale – comme Alexander T. Galt, George F. Bowen, William B. Heneker ou encore A. N. Worthington et James S. Mitchell – laisseront, entre les années 1840 et 1920, leurs traces dans la ville, à travers la petite et la plus grande histoire, mais aussi dans la pierre.

En effet, le patrimoine bâti est un témoin des plus pertinents de l’histoire d’une ville, de son évolution et de la présence de classes sociales (aisées ou pas) dans un secteur donné.

Quelques-uns des visages les plus notoires de la bourgeoisie anglophone se trouvent sur cette photographie des membres du Barreau du district de St-Francis en 1857. Il est possible d’apercevoir notamment E. Clark, J. S. Sanborn et George F. Bowen. (Photo Collection Musée d’histoire de Sherbrooke)

Quelques-uns des visages les plus notoires de la bourgeoisie anglophone se trouvent sur cette photographie des membres du Barreau du district de St-Francis en 1857. Il est possible d’apercevoir notamment E. Clark, J. S. Sanborn et George F. Bowen. (Photo Collection Musée d’histoire de Sherbrooke)

Pour le sujet qui nous occupe, vous connaissez sûrement les rues Prospect, Queen-Victoria, London, du Québec ou encore Dufferin. Ces artères nous proposent un éventail de cas des plus intéressants pour ce qu’on appelle aujourd’hui le Vieux-Nord. Évidemment, à l’origine, on parle uniquement du Nord… en fait, non; au tout début, la zone est désignée comme le quartier Orford, puisque situé dans le Canton d’Orford! Cela dit, le secteur attire la bourgeoisie anglophone dès les années 1840. Si le confluent des rivières Magog et Saint-François, ainsi que la rue Prospect sont des frontières stables pour le quartier, la limite nord a varié au fil de l’expansion urbaine. Ainsi, après la rue Queen-Victoria (1860), puis la rue London (1880), on «ferme» le quartier avec la rue de l’Ontario dans les années 1920.

Une vue de la densité du bâti dans le Vieux-Nord en 1907. L’endroit est encore très peu peuplé, par rapport au centre-ville! (Photo Collection du Musée d’histoire de Sherbrooke)

Une vue de la densité du bâti dans le Vieux-Nord en 1907. L’endroit est encore très peu peuplé, par rapport au centre-ville! (Photo Collection du Musée d’histoire de Sherbrooke)

Si on peut considérer que le Vieux-Nord a été durant plusieurs décennies le quartier de la bourgeoisie anglophone de Sherbrooke, il ne faut pas non plus penser que ses frontières étaient fermées aux notables francophones qui, bien que moins nombreux ou influents que leurs homologues anglophones, ont parfois aussi choisi, comme la famille de Hubert-C. Cabana, de s’installer de ce côté de la rivière.

C’est donc dire que la bourgeoisie francophone a coexisté avec celle anglo-saxonne, avant que le balancier s’inverse tranquillement au cours des années 1910.

Mais si ces notables existaient bel et bien et qu’ils n’habitaient pas nécessairement dans le quartier Nord, une question demeure n’est-ce pas: où habitaient-ils? Et bien, cher amateur d’histoire locale, il faut s’attarder non pas au Nord de la gorge de la rivière Magog, mais bien au Sud… de la rue King.

La maison au coin du boulevard de Portland et de la rue de l'Ontario ne semble pas avoir changé d’un poil depuis 1915! (Photo Collection du Musée d’histoire de Sherbrooke)

La maison au coin du boulevard de Portland et de la rue de l'Ontario ne semble pas avoir changé d’un poil depuis 1915! (Photo Collection du Musée d’histoire de Sherbrooke)

Le voisinage Brooks, qui surplombe la rue Wellington Sud, est en fait une portion du quartier Sud (sa plus vieille portion) comprenant les rues Brooks, Ball et Sanborn. C’est dans ce secteur que des commerçants et des professionnels (médecins, avocats, notaires) s’installent avec leurs familles, développant un quartier de petite bourgeoisie francophone. Ainsi, la résidence aux allures de château de la rue Ball a logé le notaire Ernest Sylvestre, alors que sa voisine a accueilli les familles de l’avocat Louis-Edmond Panneton et du commerçant Arstride Genest. Sur la rue Brooks, ce sont les Codère, ainsi que les docteurs J. O. Camirand et Ludger Forest; sur la rue Sanborn, la famille de J. O. Ledoux, etc.

La composition du conseil d’administration de la Chambre de commerce de Sherbrooke est un miroir de sa communauté d’affaires (bourgeoisie et petite bourgeoisie). Sur cette photo de 1912, nous observons la transition anglophone-francophone alors que les Page, Farwell et Skinner côtoient les Genest, Poutre et Morissette. (Photo Fonds Frederick James Sangster, Musée d’histoire de Sherbrooke)

La composition du conseil d’administration de la Chambre de commerce de Sherbrooke est un miroir de sa communauté d’affaires (bourgeoisie et petite bourgeoisie). Sur cette photo de 1912, nous observons la transition anglophone-francophone alors que les Page, Farwell et Skinner côtoient les Genest, Poutre et Morissette. (Photo Fonds Frederick James Sangster, Musée d’histoire de Sherbrooke)

Délimité par le parc Antoine-Racine (1891), le quartier bourgeois «francophone» est restreint, surtout lorsqu’on le compare à celui du Vieux-Nord. Il faut dire qu’il s’implante au cœur du centre-ville et que dès ses débuts, un autre secteur, ouvrier celui-là, se développe à proximité. Les possibilités d’expansion sont donc bien limitées.

Aujourd’hui, un certain nombre de ces grandes demeures ont gardé leur vocation unifamiliale, certaines ont subi des modifications pour loger plus d’une famille ou encore des organismes et évidemment (ou malheureusement) d’autres sont disparues.

Prises individuellement ou collectivement, ces maisons reflètent notre histoire… et la présence d’une bourgeoisie locale du siècle dernier et même de l’autre avant!

La prochaine fois que vous passez dans ces quartiers, votre plaisir sera double: admirer le patrimoine bâti et les détails architecturaux offerts par un bon nombre de spécimens et mettre en contexte le développement de ces lieux témoins de bien des histoires…

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    Bien qu’aujourd’hui démolie, cette maison de la rue Ball, ayant appartenu à la famille Robert, illustre très bien la présence des demeures plus imposantes de la bourgeoisie francophone du secteur. (Photo Fonds J. A. Robert, Musée d’histoire de Sherbrooke)

    Bien qu’aujourd’hui démolie, cette maison de la rue Ball, ayant appartenu à la famille Robert, illustre très bien la présence des demeures plus imposantes de la bourgeoisie francophone du secteur. (Photo Fonds J. A. Robert, Musée d’histoire de Sherbrooke)

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    Cynthia Beaulne, La Tribune

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    Cynthia Beaulne, La Tribune