Qu’elles soient creusées ou non, illuminées ou ternes, les citrouilles font partie du paysage des maisons d’automne. Comme on le voit sur cette photo de 1940, elles sont aussi d’excellents postes d’observation. (Fonds Famille Rodolphe Langis, Musée d’histoire de Sherbrooke)

Qu’elles soient creusées ou non, illuminées ou ternes, les citrouilles font partie du paysage des maisons d’automne. Comme on le voit sur cette photo de 1940, elles sont aussi d’excellents postes d’observation. (Fonds Famille Rodolphe Langis, Musée d’histoire de Sherbrooke)

De nos jours, il est courant de décorer les devantures des maisons avec des citrouilles d'Halloween durant le mois d'octobre. Sait-on vers quel moment cette tradition longtemps associée au monde anglophone s'est généralisée chez les francophones et les allophones de Sherbrooke?

Gabriel

Cher Gabriel,

Vous nous plongez dans l’atmosphère d’Halloween, sans aborder l’horreur ou les bonbons, c’est audacieux de votre part!

La fameuse citrouille d’Halloween est avant tout un objet de décoration des tables et des escaliers, aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur des maisons. (Collection du Musée d’histoire de Sherbrooke)

La fameuse citrouille d’Halloween est avant tout un objet de décoration des tables et des escaliers, aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur des maisons. (Collection du Musée d’histoire de Sherbrooke)

Pour répondre à votre question, il faut d’abord rappeler que la citrouille d’Halloween n’est pas une invention récente. Et la citrouille en elle-même non plus, évidemment! En Amérique du Nord, son utilisation comme lanterne est attestée dès le 19e siècle, et surtout dans les communautés anglophones… comme il s’en trouvait beaucoup à Sherbrooke.

Dans les îles Britanniques, les lanternes sont traditionnellement fabriquées avec des légumes-racines, comme le navet ou le rutabaga. En Amérique du Nord, la citrouille finit toutefois par les détrôner. Plus grosse, plus facile à vider, et surtout beaucoup plus spectaculaire à sculpter, elle est pratiquement faite pour devenir une tête grimaçante!

Mais quand la citrouille devient-elle véritablement une décoration d'Halloween? Dans la région des Cantons-de-l’Est, on cultive des citrouilles capables de faire peur avant même qu'on leur dessine un visage!

En 1885, à Stanstead, on annonce la récolte d'une citrouille de 89 livres! Les journaux régionaux rapportent que certaines dépassent même les 100 livres. Ou encore que les maisons sont ornées de «chinese lantern» (lanternes chinoises) et de «Jack-o-lantern», les fameuses citrouilles creusées, à cette époque!

Les médias locaux rapportent, en novembre 1930, qu’une fête populaire, à Lennoxville, est déjà ornée des «emblèmes et couleurs de la Halloween», parmi lesquels figure une tête de citrouille illuminée. La pratique est déjà bien ancrée dans le milieu anglophone régional, aussi bien dans les villes que dans les villages et les secteurs plus ruraux.

Dans les cartes de vœux comme dans l’esprit des gens, la citrouille d’automne rejoint bien vite le cortège des personnages de l’Halloween: diables, sorcières et chats au clair de lune. (Collection du Musée d’histoire de Sherbrooke)

Dans les cartes de vœux comme dans l’esprit des gens, la citrouille d’automne rejoint bien vite le cortège des personnages de l’Halloween: diables, sorcières et chats au clair de lune. (Collection du Musée d’histoire de Sherbrooke)

Il faut toutefois faire une distinction importante. Dans les années 1930, la citrouille d'Halloween est surtout associée aux enfants, aux fêtes, aux commerces et aux activités de la communauté anglophone. Ce n'est pas encore nécessairement la décoration résidentielle généralisée que nous connaissons aujourd'hui.

À Sherbrooke, une description particulièrement intéressante paraît dans La Tribune du 30 octobre 1937. Le journal explique que les vitrines des magasins sont décorées de noir et d'orange, les couleurs traditionnelles de l'Halloween. On y voit des sorcières sur leurs balais, des hiboux et des chauves-souris.

Visage menaçant, bouche grimaçante… c’est la manière traditionnelle d’apprêter sa citrouille décorative et effrayante, depuis des décennies! (La Tribune, 1er novembre 1967, p.3)

Visage menaçant, bouche grimaçante… c’est la manière traditionnelle d’apprêter sa citrouille décorative et effrayante, depuis des décennies! (La Tribune, 1er novembre 1967, p.3)

Mais surtout, le journal rappelle une tradition qui semble déjà bien établie chez les enfants: «Depuis presque toujours, les enfants profitent de I'Halloween pour se faire sculpteurs de citrouilles.»

La méthode est d’ailleurs décrite avec précision: les enfants vident «le gros fruit jaune», lui font de larges entailles et tentent de lui donner «une vague ressemblance a une tête d'homme». Une chandelle placée à l'intérieur éclaire tant bien que mal le chef-d'œuvre.

La Voix de l'Est

La Voix de l'Est

Plus tard, en 1945, on retrouve encore les citrouilles dans un contexte festif. Elles servent notamment de garnitures de table: on les évide et on y dépose des aliments, des fruits ou des sandwichs. La citrouille est donc désormais bien intégrée à l'imaginaire de l'Halloween, mais toujours principalement dans le cadre de fêtes et d'activités organisées.

C’est avant tout dans les assiettes (et sur les tables) que se retrouve la citrouille, avec l’arrivée des mois plus froids, qu’elle soit entière, creusée et garnie de friandises, ou en soupe! (La Tribune, 30 octobre 1945, p.5)

C’est avant tout dans les assiettes (et sur les tables) que se retrouve la citrouille, avec l’arrivée des mois plus froids, qu’elle soit entière, creusée et garnie de friandises, ou en soupe! (La Tribune, 30 octobre 1945, p.5)

Le grand changement survient surtout après la Seconde Guerre mondiale, et particulièrement à partir des années 1960. La consommation de masse, les centres commerciaux et le développement d'une véritable industrie saisonnière transforment progressivement l'Halloween. La décoration prend de plus en plus de place. Les citrouilles lumineuses électriques apparaissent, puis les citrouilles de plastique, les masques de vinyle et toutes sortes d'objets destinés à transformer une maison en repaire de sorcières.

C'est probablement dans cette évolution, qui se poursuit durant les années 1970, 1980 et 1990, qu'il faut chercher la généralisation de la pratique chez les francophones et les allophones de Sherbrooke. La tradition ne disparaît pas avec les anglophones elle se diffuse plutôt dans l'ensemble de la société québécoise.

À la fin du 20e siècle, l'Halloween devient une fête largement partagée et la citrouille passe de statut de représentation festive dans une communauté précise à celui de décoration familiale presque universelle.

Et voilà peut-être le détail le plus amusant de cette histoire. La «citrouille-lanterne», ou «Jack-o-lantern», est devenue tellement familière qu'on ne la perçoit plus vraiment comme une tradition importée.

Aujourd'hui, une maison sherbrookoise avec trois citrouilles sur les marches ne nous paraît ni anglophone ni francophone.

La tradition de la citrouille creusée n’est pas, vous le voyez, un sujet si «creux» que cela. On pourrait même dire qu’il est lumineux!

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    Cynthia Beaulne, La Tribune

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