Est-ce qu’il y a déjà eu du travail des enfants dans les manufactures et usines de Sherbrooke?
Bianca
Chère Bianca,
On a tendance à associer l’idée du travail des enfants aux régions en développement, dans certains pays éloignés de nous. Pourtant, pendant une grande partie du 19e siècle et du début du 20e siècle, le travail des enfants fait partie intégrante du quotidien, à Sherbrooke comme ailleurs au Québec. Remontons ensemble à cette époque heureusement révolue.
D’abord, permettez-moi de remettre les choses en perspective. À l’époque, l’enfance n’est pas définie uniquement par l’âge, mais par la place occupée dans la famille. Dès 10 ou 12 ans, ou même parfois plus tôt, les enfants commencent à contribuer aux tâches et au revenu familial. On dépasse rapidement le cadre de l’aide domestique et du soutien lors des récoltes.
Ceci dit, et contrairement à ce qu’on peut croire, des lois existent déjà à la fin du 19e siècle pour encadrer le travail des enfants.
Dès 1883, une première loi vient interdire l’embauche des enfants de moins de 12 ans et limite les heures de travail à 60 heures par semaine.
En 1907, le Québec relève l’âge minimum à 14 ans et impose certaines exigences scolaires. Toutefois, bien qu’en vigueur, ces lois sont peu respectées. Les inspecteurs sont trop peu nombreux, les certificats d’âge facilement falsifiés.
Revenons à votre question avec le volet local. Lorsqu’on dit qu’il y a une marge entre la loi et la pratique, nous en avons un bel exemple chez nous. En 1888, la fabrique de cigares Webster, Nutter & Co. émet des annonces dans les journaux locaux afin de recruter «25 garçons de 10 à 15 ans», et ce, malgré les interdictions en vigueur!
L’embauche des enfants varie selon les secteurs d’activité. Les petits doigts agiles sont particulièrement sollicités dans les manufactures de cigares, dont chez W. R. Webster. (Photo Fonds Léonidas Bachand, Musée d’histoire de Sherbrooke)
L’embauche des enfants varie selon les secteurs d’activité. Les petits doigts agiles sont particulièrement sollicités dans les manufactures de cigares, dont chez W. R. Webster. (Photo Fonds Léonidas Bachand, Musée d’histoire de Sherbrooke)
Loin d’être marginal, le travail des enfants est courant, voire encouragé, notamment comme stratégie de survie pour de nombreuses familles prises dans le cycle de la révolution industrielle locale. Au tournant du 20e siècle, près de 30% des enfants sherbrookois de 14 ans travaillent, et cette proportion grimpe à plus de 60% à 16 ans. Pour de nombreux employeurs, l’enfant représente – hélas! – une main-d’œuvre peu coûteuse, docile et facilement remplaçable.
En 1901, vous ne serez pas surprise de lire que l’industrie textile est le principal employeur des enfants de 12 à 14 ans. À la manufacture Paton, par exemple, de jeunes garçons et filles occupent des postes de fileurs, tisseurs ou cardeurs. Leurs tâches sont répétitives, parfois dangereuses: huiler les machines, nettoyer les métiers à tisser, transporter des bobines ou alimenter les navettes. Les salaires sont modestes, souvent entre 33 et 50 cents par jour. Ils représentent tout de même un apport essentiel au budget familial. Ces chiffres traduisent une réalité simple: dans bien des familles ouvrières, chaque salaire compte.
Les conditions de travail sont difficiles dans nos usines et manufactures du début du siècle; les accidents sont nombreux, y compris chez les très jeunes travailleurs. Le Progrès de l’Est rapporte ici un accident grave à la Paton. (Photo Le Progrès de l’Est, 15 janvier 1904)
Les conditions de travail sont difficiles dans nos usines et manufactures du début du siècle; les accidents sont nombreux, y compris chez les très jeunes travailleurs. Le Progrès de l’Est rapporte ici un accident grave à la Paton. (Photo Le Progrès de l’Est, 15 janvier 1904)
Quant aux conditions de travail, elles sont souvent difficiles. Dans certaines industries, notamment le tabac et le textile, les enfants subissent des amendes, des fouilles corporelles, des horaires épuisants et, parfois, des violences physiques. Les accidents sont fréquents: des blessures graves causées par les machines entraînent des fractures ou des mutilations. Malgré cela, les enfants et leurs familles acceptent ces conditions, faute d’alternatives.
Ce sont donc les conditions sociales et économiques qui font changer les mentalités et qui ont un impact sur la diminution du travail des enfants. Le lien entre travail et scolarisation est central. Pendant longtemps, l’école n’est ni obligatoire ni gratuite. Les enfants fréquentent parfois l’école quelques années, mais la quittent tôt pour travailler. Vous vous en doutez, ce sont surtout les enfants de familles ouvrières qui quittent l’école en premier, car leur salaire est indispensable à la survie du ménage.
Ce n’est qu’en 1943 que le Québec adopte une loi de fréquentation scolaire obligatoire. Ce retard, comparé aux autres provinces canadiennes, s’explique par plusieurs facteurs: le poids de l’agriculture, la structure industrielle peu exigeante en matière de formation et l’influence de l’Église catholique.
À travers ces histoires se dessine une réalité complexe: le travail des enfants n’est pas seulement le fruit de la cupidité patronale, mais aussi celui d’un système économique et social où la pauvreté laisse peu de choix. À Sherbrooke, comme ailleurs, l’enfance est longtemps une étape courte, marquée par l’entrée rapide dans le monde adulte.
Aujourd’hui, ces trajectoires nous rappellent que les droits de l’enfant sont le résultat de longues luttes sociales, où des milliers d’enfants sherbrookois qui, avant d’être élèves à temps plein, ont d’abord été fileurs, journaliers, domestiques ou apprentis. Leurs petites histoires nous invitent justement à ne pas oublier ce volet de notre grande histoire collective.
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Cynthia Beaulne, La Tribune
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