GABRIELLE CANTIN
Initiative de journalisme local
gcantin@lesoleil.com
Isolé, là où même les routes ne vont pas, le village nordique de Kuujjuaq fait face à son lot de défis. Entre changements climatiques, coût de la vie et crise du logement, la communauté met tout en œuvre pour surmonter les obstacles d’aujourd’hui… et ceux de demain. Les Coops s’y sont rendues pour faire le point.
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LE NUNAVIK
POPULATION
14 050
SUPERFICIE
407 346 km2
DENSITÉ
0,03 habitant/km2
Alors que le litre frôle les deux dollars dans le sud de la province, les Nunavimmiut se préparent à encaisser une hausse marquée du prix du carburant avec laquelle ils devront composer pendant un an.
L’air est encore d’un froid glacial à Kuujjuaq, lorsque Le Soleil y dépose ses valises, au début du mois d’avril. Le printemps, bien qu’inscrit au calendrier, tarde à se faire sentir. Les motoneigistes continuent de profiter de l’épaisse couche de neige au sol pour arpenter les routes du «plus grand village du Nunavik».
À l’aube du long congé de Pâques, plusieurs d’entre eux enfourchent leur bolide à la recherche d’une escapade à l’extérieur du village. Destination: leur cabine construite en forêt, à quelques dizaines de kilomètres du village.
Avant l’aventure, un arrêt coûteux s’impose toutefois: la station-service. Dans le Nord, le prix à la pompe dépasse largement les deux dollars. En plein cœur de Kuujjuaq, une station-service affiche le litre d’essence à tout près de 2,75$, début avril. De quoi faire sourciller les automobilistes du sud de la province.
Loin des yeux, près du portefeuille
Sans chemin de fer et sans autoroute pour assurer l’accès aux 14 communautés de la région, les livraisons de carburant doivent se faire par voie maritime, une fois par année, pendant la brève période de navigation.
Mais cette année, les défis géopolitiques, additionnés aux soubresauts du marché pétrolier, planent comme une ombre sur le Nunavik. Malgré les quelque 10 000 kilomètres qui les séparent du détroit d’Ormuz, les Kuujjuamiut ne seront pas épargnés.
Une opération laborieuse
À Kuujjuaq, capitale administrative du Nunavik, la livraison d’essence s’étend sur trois semaines, chaque année.
Seul village de la région établi en bordure d’une rivière, plutôt que près de la baie d’Hudson ou de la baie d’Ungava, Kuujjuaq représente un véritable défi logistique pour la Fédération des coopératives du Nouveau-Québec (FCNQ-Ilagiisaq), chargée de fournir le Nord en produits pétroliers.
Dès la fonte des glaces, un pétrolier mobilisé par la FCNQ-Ilagiisaq jette l’ancre à une vingtaine de kilomètres en aval du village, explique Jean-Luc Mallette, directeur des services pétroliers pour la FCNQ-Ilagiisaq. Dès lors, la chorégraphie commence.
Au rythme des marées, 24 heures sur 24, deux barges assurent des allers-retours sur la rivière jusqu’à remplir les imposants réservoirs situés en bordure de la communauté. Quelque 1,2 million de litres sont transportés sur la rivière, chaque jour, tout au long de l’opération.
Un prix, un an
Une fois la livraison complétée, les consommateurs doivent attendre au 1er septembre avant de voir le prix à la pompe changer. Il reste ensuite le même, jusqu’au 1er septembre suivant.
«Nos achats, on les fait l’été, au moment où on remplit les bateaux. On ne peut pas acheter le produit d’avance. On ne peut pas l’entreposer. Le produit est fabriqué puis chargé dans nos bateaux», précise M. Mallette, rencontré par Le Soleil.
Le prix pour l’année à venir dépend donc de l’état de la situation au cours des prochaines semaines, résume le directeur.
«On n’a pas de boule de cristal. On ne sait pas.
Mais c’est sûr que, depuis janvier, les coûts ont augmenté énormément et rapidement.»
«On ne stresse même pas parce qu’on n’a pas le choix», résume Allen Gordon, un guide touristique originaire de Kuujjuaq.
Lors d’une visite avec Le Soleil, il souligne que la situation — hors du contrôle de la population locale — pourrait se calmer, au fil des prochains mois, mais tout de même avoir un impact sur le portefeuille des Nunavimmiut.
«Peut-être que la guerre va se terminer et que les prix vont chuter, mais ça ne ferait peut-être pas de différence, comme l’essence est achetée à l’avance.»
Une pluie d’augmentations
Si le tendance se maintient à l’échelle mondiale, le prix de l’essence pourrait donc bondir considérablement, au mois de septembre. Pour les 14 communautés du Nunavik, qui dépendent d’un vaste réseau de transport pour s’approvisionner, les hausses de prix s’annoncent nombreuses.
Le directeur de l’Office d’habitation du Nunavik, Lupin Daignault, jongle avec un vaste parc immobilier et d’importants défis de logements. Plus tôt que tard, le coût du carburant pourrait faire bondir — encore davantage ― les factures de construction et d’entretien.
«Ça va être l’enfer», prévoit M. Daignault, rencontré dans son bureau de Kuujjuaq.
Déjà, les fonds nécessaires à la construction d’une maison dans le Nord font sursauter. Malgré les économies d’échelle rendues possibles par la Société Makivik, qui joue un rôle clé dans le développement socioéconomique de la région, le coût d’une maison unifamiliale de trois chambres atteignait jusqu’à 1,5 million de dollars en 2023.
Une hausse du prix de l’essence entraînerait une hausse simultanée non seulement des coûts de la main-d’œuvre, mais aussi des matériaux, avertit Lupin Daignault.
Du pain aux billets d’avion
Sur les tablettes des épiceries, les prix des aliments, bien supérieurs à ceux du sud, pourraient eux aussi connaître une hausse importante. D’autant plus que les biens de consommation, en provenance de Montréal, doivent parcourir un long trajet avant de parvenir aux villages nordiques. Déjà, le sac de croustilles de maïs, affiché à quatre dollars dans le sud de la province, se vend plus du double à Kuujjuaq.
Puis, au-delà des dépenses du quotidien, la situation se reflète sur le prix des billets d’avion.
La compagnie aérienne Air Inuit, chargée de desservir le nord de la province, a revu ses tarifs en réponse à la hausse «significative et soutenue du coût du carburant aérien». Depuis le 1er avril, une surcharge de 3% est appliquée aux billets.
La compagnie prévoit que «cette surcharge pourrait augmenter davantage dans les prochains jours, effet direct du marché».
Design graphique
Nathalie Fortier, Le Soleil
Photos
Gabrielle Cantin, Le Soleil
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