Par M. Hist - Musée d'histoire de Sherbrooke

L’Estrie est directement exposée aux réalités frontalières avec les États-Unis, amenant ainsi son lot d’échanges économiques et touristiques du Nord au Sud, ou inversement. Sur la photo, on se trouve du côté américain et l’on aperçoit le bureau des douanes de Derby Line, en mai 1917. (Photo Fonds Léonidas Bachand, Musée d’histoire de Sherbrooke)

L’Estrie est directement exposée aux réalités frontalières avec les États-Unis, amenant ainsi son lot d’échanges économiques et touristiques du Nord au Sud, ou inversement. Sur la photo, on se trouve du côté américain et l’on aperçoit le bureau des douanes de Derby Line, en mai 1917. (Photo Fonds Léonidas Bachand, Musée d’histoire de Sherbrooke)

Sur la photo, on se trouve du côté américain et l’on aperçoit le bureau des douanes de Derby Line, en mai 1917. (Photo Fonds Léonidas Bachand, Musée d’histoire de Sherbrooke)

Sur la photo, on se trouve du côté américain et l’on aperçoit le bureau des douanes de Derby Line, en mai 1917. (Photo Fonds Léonidas Bachand, Musée d’histoire de Sherbrooke)

M. Hist,

On entend beaucoup parler de tarifs douaniers et de leurs impacts sur l’économie régionale. Vivant dans une région frontalière, je me demande s'il y a des précédents où l’économie estrienne a dû s’ajuster aux humeurs de nos voisins du Sud?

Louise

Chère Louise,

J’aurais eu tendance à vous répondre par une question: n’êtes-vous pas tannée de lire des articles sur le sujet? Allons-y quand même, car déjà, il y a plus d’un siècle et demi, la région bénéficiait ou s’ajustait à l’enjeu des fameux tarifs douaniers!

En produisant la machinerie lourde pour le secteur minier durant près d’un siècle, on peut dire que l’entreprise Ingersoll-Rand est une héritière directe du Traité de réciprocité de 1854. (Photo Fonds de l’Ingersoll-Rand, Musée d’histoire de Sherbrooke)

En produisant la machinerie lourde pour le secteur minier durant près d’un siècle, on peut dire que l’entreprise Ingersoll-Rand est une héritière directe du Traité de réciprocité de 1854. (Photo Fonds de l’Ingersoll-Rand, Musée d’histoire de Sherbrooke)

Commençons au milieu du 19ᵉ siècle alors que le Canada n’est encore qu’une colonie britannique. Notre économie régionale repose largement sur l’agriculture, la forêt et le commerce du bois. À l’ombre protectrice de l’Empire, les produits coloniaux bénéficient de tarifs préférentiels sur le marché britannique. Toutefois, les choses changent dès 1846 lorsque Londres met fin radicalement à ces privilèges. Pour les colonies nord-américaines et surtout pour les Cantons-de-l’Est naissants, c’est un choc.

Privés de leur accès avantageux au marché britannique, les producteurs d’ici doivent rapidement trouver de nouveaux débouchés. Le regard se tourne alors naturellement vers le voisin du sud. Les États-Unis connaissent une croissance industrielle et démographique fulgurante et, de plus, ils ont un appétit vorace pour les ressources naturelles.

Les tarifs douaniers ne sont pas une nouveauté de l’administration américaine actuelle. La question revient dans l’actualité périodiquement dans l’histoire des relations canado-américaines. C’est le cas dans les années 1850-60, toujours présent dans les années 1920 et encore là un siècle plus tard. (Photo Progrès du Golfe, Rimouski, 10 avril 1925)

Les tarifs douaniers ne sont pas une nouveauté de l’administration américaine actuelle. La question revient dans l’actualité périodiquement dans l’histoire des relations canado-américaines. C’est le cas dans les années 1850-60, toujours présent dans les années 1920 et encore là un siècle plus tard. (Photo Progrès du Golfe, Rimouski, 10 avril 1925)

Ainsi, en 1854, les États-Unis et le Canada-Uni signent le Traité de réciprocité. L’accord prévoit la libre entrée, sans droits de douane, d’une cinquantaine de produits naturels et agricoles: blé, farine, poisson, bois, charbon, bétail et minéraux. Les produits manufacturés, eux, restent protégés. Les effets sont rapides et spectaculaires. En quelques années, les exportations canadiennes vers les États-Unis doublent.

Dans nos Cantons-de-l’Est, région frontalière par excellence, c’est un véritable âge d’or. Le bois, les produits agricoles et le bétail trouvent preneur au sud de la frontière. Les investissements affluent et de nouveaux chemins de fer sont construits pour relier les marchés. La région devient l’un des moteurs économiques du Québec!

Cette prospérité se reflète aussi dans le sous-sol: mines de cuivre à Capelton, Eustis et Albert Mines, production de poudre noire à Windsor Mills, carrières de granit, exploitation de l’ardoise à Kingsbury, du talc à Mansonville, de l’or à Ascot et Ditton, puis de l’amiante à Asbestos et Thetford. Les Cantons-de-l’Est constituent alors la plus importante région minière du Québec et les tarifs douaniers (ou l’absence de ceux-ci) alimentent directement cette dynamique.

Bien que cette image frontalière de Rock Island / Derby Line date de 1908, c’est plus de 80 ans plus tôt, soit en 1821 à Stanstead, que l’on voit apparaître le premier poste de douane de la région. (Photo Fonds Jean-Guy Dubois, Musée d’histoire de Sherbrooke)

Bien que cette image frontalière de Rock Island / Derby Line date de 1908, c’est plus de 80 ans plus tôt, soit en 1821 à Stanstead, que l’on voit apparaître le premier poste de douane de la région. (Photo Fonds Jean-Guy Dubois, Musée d’histoire de Sherbrooke)

Toutefois, l’équilibre entre le développement des industries locales et la protection de notre économie reste fragile. Un peu de sable est mis dans l’engrenage dès 1858 avec les tarifs Cayley-Galt, les premiers véritables tarifs protectionnistes de l’histoire canadienne. Cette nouvelle imposition suggère que les biens entièrement fabriqués ici sont désormais frappés d’un droit de 20% et les produits partiellement fabriqués de 10%. L’objectif est clair: stimuler les industries locales. Du côté américain, la mesure est très mal reçue.

Après la guerre de Sécession américaine (1861–1865), les relations se tendent davantage. Les États-Unis utilisent un discours, entendu par le président actuel, estimant que le Traité de réciprocité profite surtout aux Canadiens.

En 1866, Washington met fin unilatéralement à l’accord. Vingt ans après la fin des tarifs préférentiels britanniques, c’est un deuxième choc brutal. Les exportations agricoles, forestières et minières chutent. Si la fin de la guerre civile américaine fait baisser la demande, la fermeture de la frontière commerciale amplifie considérablement le recul.

C’est notre député de Sherbrooke et ministre des Finances d’alors, Alexander Tilloch Galt, qui vient à la rescousse de l’économie. Il met en place une nouvelle politique tarifaire (ce qu’on appelle tout simplement les tarifs Galt) où les droits de douane sur les produits manufacturés importés augmentent à 15 et 20%, voire jusqu’à 25% pour certains produits de luxe. À l’inverse, les machines et outils industriels sont moins taxés. L’objectif est d’encourager la transformation locale.

Alexander Tilloch Galt, l’un des Pères de la Confédération, est aux premières loges de la confrontation économique du milieu du 19e siècle entre le Canada-Uni et les États-Unis. La politique tarifaire qu’il met en place vient favoriser l’économie et la transformation locales. (Photo Collection du Musée d’histoire de Sherbrooke)

Alexander Tilloch Galt, l’un des Pères de la Confédération, est aux premières loges de la confrontation économique du milieu du 19e siècle entre le Canada-Uni et les États-Unis. La politique tarifaire qu’il met en place vient favoriser l’économie et la transformation locales. (Photo Collection du Musée d’histoire de Sherbrooke)

Faute de pouvoir renégocier un accord de réciprocité avec les États-Unis, le Canada se replie donc sur son marché intérieur. Cette rupture économique contribue à accélérer l’union des colonies britanniques d’Amérique du Nord. La Confédération de 1867 n’est alors pas seulement un projet politique: elle est aussi une réponse économique à une frontière qui vient de se refermer.

Ironie de l’histoire, ces tarifs douaniers tant décriés deviendront la principale source de revenus du gouvernement fédéral pendant près d’un siècle, jusqu’à l’instauration permanente de l’impôt sur le revenu en 1948.

Vous comprenez ainsi que l’époque actuelle ne fait pas exception; à travers les années, l’économie estrienne s’est ajustée aux soubresauts frontaliers et, surtout, notre région a été aux premières loges de la guerre tarifaire… il y a près de 160 ans!

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    Cynthia Beaulne, La Tribune

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