Il est question de contrôles, d’amendes et de projets de démolitions d’édifices insalubres ces derniers temps… Est-ce qu’il y a des précédents dans l’histoire de Sherbrooke?
Claude
Cher Claude,
D’entrée de jeu, on peut dire que la question de la salubrité des édifices et des logements n’est pas une préoccupation nouvelle à Sherbrooke. Celle-ci traverse, malheureusement, son histoire comme un fil rouge… parfois bien effiloché.
Dès la fin du 19e siècle, la ville connaît une effervescence industrielle spectaculaire. Les usines attirent des familles entières, souvent venues chercher du travail et une vie meilleure. Si les «bons» emplois sont au rendez-vous, les «bons» logements le sont beaucoup moins! Les quartiers populaires et ouvriers se densifient à grande vitesse: on s’entasse, parfois à plus de dix personnes dans un petit appartement. Confort minimal, intimité inexistante, mais on se débrouille.
Au tournant du siècle, la situation ne s’améliore pas, au contraire: la pression sur le logement s’accentue jusqu’à atteindre un sommet à la veille de la crise économique de 1929.
Puis, la crise frappe. Et là, on entre dans une période encore plus sombre. Faute de moyens, certaines familles se logent où elles peuvent: garages, étables, poulaillers. À la fin des années 1930, le journal La Tribune n’hésite plus à parler (déjà) d’une véritable «crise du logement». On y dénonce les problèmes de salubrité, les risques d’incendie, et même une «déchéance non seulement physique, mais aussi morale» associée à la prolifération de ces «taudis et trappes à feu». Le ton est alarmiste, mais révélateur: le logement est désormais perçu comme un enjeu social majeur, au même titre que se nourrir ou se vêtir.
En 1938, la question des habitations insalubres ou dangereuses est sur toutes les lèvres: «des taudis, il y en a rue du Dépôt, rue Wellington, rues Bowen, St-Edouard, etc.» (Photo La Tribune, 15 février 1938)
En 1938, la question des habitations insalubres ou dangereuses est sur toutes les lèvres: «des taudis, il y en a rue du Dépôt, rue Wellington, rues Bowen, St-Edouard, etc.» (Photo La Tribune, 15 février 1938)
Après la Deuxième Guerre mondiale, le gouvernement fédéral tente d’agir: il encourage l’accès à la propriété par des coopératives d’habitation et par le Veteran’s Housing Act. Résultat: des petites maisons unifamiliales sortent de terre, souvent construites en série. On peut encore en voir aujourd’hui dans les quartiers Ouest et Est de Sherbrooke. Mais malgré ces efforts, le cœur du problème demeure: les vieux logements ouvriers du centre-ville, déjà vétustes, continuent de se dégrader.
Ces immeubles, souvent très anciens, abritent les plus vulnérables: chômeurs, personnes âgées, familles défavorisées, nouveaux immigrants. Plusieurs n’ont ni eau courante, ni électricité, ni égouts. La vermine y est omniprésente, et les conditions sanitaires favorisent la propagation de maladies, notamment la tuberculose. Ceux qui ne peuvent même pas se permettre ces logements improvisent ailleurs: des masures faites de matériaux récupérés apparaissent en dehors des limites municipales, sur le chemin de Brompton, à Collinsville ou encore dans l’Est, notamment sur la rue des Tuyaux. Pendant ce temps, de nouveaux quartiers se développent en périphérie, accentuant les inégalités sociales entre centre-ville et banlieue.
Face à cette situation, les autorités finissent par agir plus fermement. Dans les années 1950 et 1960, on instaure les casiers sanitaires et on resserre les règles de construction et d’hygiène.
Les propriétaires n’ont plus le choix: améliorer leurs immeubles… ou les voir démolis.
En 1959, la législature provinciale va encore plus loin en accordant à la cité de Sherbrooke des pouvoirs exceptionnels pour l’élimination des taudis et la construction de logements salubres à prix modiques. Un privilège rare: Sherbrooke devient alors la deuxième ville de la province, après Montréal, à bénéficier de tels pouvoirs.
La Commission conjointe du conseil sur le problème des taudis effectue sa première visite des sites concernés en 1958. (Photo La Tribune, 19 novembre 1958)
La Commission conjointe du conseil sur le problème des taudis effectue sa première visite des sites concernés en 1958. (Photo La Tribune, 19 novembre 1958)
Ces nouvelles normes transforment radicalement le paysage urbain. Des centaines de maisons disparaissent dans l’Est comme le «village Lauzon» (voyez notre chronique: Le village Lauzon de Sherbrooke, le paradis perdu du taudis) ou encore la rue Saint-Édouard dans son entièreté (La rue St-Édouard… la plus malfamée de tout Sherbrooke). Des rues entières changent de visage, parfois au prix de déracinements douloureux, mais avec l’objectif affiché d’assainir la ville.
Alors oui, les contrôles, les amendes et les démolitions ont des précédents bien ancrés dans l’histoire sherbrookoise. On l’a appelée jadis la chasse aux taudis, certains appelleraient ça aujourd’hui de l’embourgeoisement. Disons simplement que, lorsqu’il est question de logements insalubres, Sherbrooke a déjà sorti le marteau… et parfois même le bulldozer.
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Cynthia Beaulne, La Tribune
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