M. Hist,
Il y a beaucoup de travaux en cours sur les rues King et de Portland ces derniers jours, et ça m’a fait penser à l’importance (trop souvent oubliée) d’un bon système de signalisation... Connaissez-vous l’histoire des feux de circulation à Sherbrooke?
Mario
Cher Mario,
Quand on peste contre un feu rouge un peu trop long sur la rue King ou qu’on se réjouit d’attraper une série de feux verts sur le boulevard de Portland, on oublie facilement que la gestion de la circulation est une invention relativement récente. Pourtant, à Sherbrooke comme ailleurs, il a bien fallu apprendre à faire cohabiter piétons, chevaux, tramways, automobiles et, aujourd’hui, des milliers de véhicules qui sillonnent la ville chaque jour.
L’histoire des feux de circulation commence loin d’ici. Dès la fin des années 1860, à Londres, des policiers manipulent manuellement des lanternes au gaz rouges et vertes pour réguler certaines intersections achalandées.
Au tournant des années 1910, les choses changent. Aux États-Unis et dans plusieurs villes européennes apparaissent les premiers systèmes électriques. Les feux rouges et verts sont accompagnés d’instructions écrites afin d’aider les automobilistes à comprendre cette nouvelle signalisation. La lumière jaune fait ensuite son apparition au début des années 1920, tandis que certaines villes utilisent encore une cloche pour annoncer les changements de signal.
Pendant ce temps, le Québec découvre lui aussi les joies de l’automobile. En 1930, la province compte près de 180 000 véhicules immatriculés. À Sherbrooke seulement, on en recense près de 7000. Les rues deviennent plus animées, le stationnement commence à poser problème et les intersections les plus fréquentées exigent de nouvelles solutions.
Le 3 septembre 1930, La Tribune annonce qu’un premier système automatique sera testé à l’angle des rues King et Wellington. L’essai est gratuit pour six mois et le chef de police espère qu’il permettra de réduire les accidents et les embouteillages.
Quelques mois plus tard, en décembre, le premier feu de circulation sherbrookois est officiellement mis en service. Tout semble parfait… ou presque. Le système accorde simultanément le feu vert aux véhicules qui montent et descendent la rue King. Résultat: tourner à gauche devient un véritable casse-tête aux heures de pointe. On doit donc continuer à poster un policier sur place pour aider les automobilistes.
Les débats commencent rapidement. Dès 1931, certains réclament déjà le droit de tourner à droite sur un feu rouge. En 1935, l’échevin Bourque résume la pensée de plusieurs citoyens: «Tourner à sa droite devrait être permis parce que c’est logique».
La même année, le feu est déplacé au centre de l’intersection afin de le rendre davantage visible. La nuit, le chef de police juge même que la circulation est suffisamment faible pour laisser seulement une lumière jaune clignotante.
Durant les années 1930 et 1940, les feux se multiplient. On en trouve notamment aux intersections Galt-Belvédère, Frontenac-Marquette, King-Lansdowne-Grandes-Fourches, Belmont-Murray et Wellington-Aberdeen.
Les piétons ne sont toutefois pas toujours avantagés. Ils doivent souvent observer les feux placés de l’autre côté de la rue pour savoir quand traverser. En 1949, un double feu est installé au coin des rues King et Wellington afin de leur offrir enfin une signalisation visible. C’est vraisemblablement le premier feu spécifiquement destiné aux piétons à Sherbrooke.
Après la Seconde Guerre mondiale, l’automobile envahit littéralement les rues. Entre 1943 et 1945, le nombre de contraventions émises par la police passe de 450 à 2233. Les policiers insistent sur le respect des signaux lumineux, même si plusieurs intersections nécessitent encore leur présence.
À Sherbrooke aussi, «tous profitent du contrôle électrique de la circulation». La promesse: fluidifier la circulation, éviter les accidents, mais aussi éviter d’avoir à s’acquitter d’une contravention salée! (Photo La Tribune, 20 mai 1946)
À Sherbrooke aussi, «tous profitent du contrôle électrique de la circulation». La promesse: fluidifier la circulation, éviter les accidents, mais aussi éviter d’avoir à s’acquitter d’une contravention salée! (Photo La Tribune, 20 mai 1946)
L’automatisation s’accélère ensuite. En 1962, la Ville investit 35 000$ pour installer douze nouveaux systèmes automatiques capables de détecter les véhicules grâce à des plaques de pression et permettant aux piétons d’actionner eux-mêmes leur traversée par un bouton. L’année suivante, Sherbrooke compte déjà 32 feux de circulation.
La grande révolution survient en 1971 à l’intersection King et Jacques-Cartier. De nouveaux feux horizontaux, des flèches directionnelles et huit scénarios de synchronisation différents sont installés. Le système choisit automatiquement la meilleure configuration selon la circulation observée. Pour l’époque, c’est presque de la science-fiction!
Et pourtant, malgré toute cette technologie, un policier continue encore à diriger la circulation dans la célèbre «poubelle» au bas de la côte King Ouest. Ce n’est qu’en 1979 que cette installation emblématique disparaît définitivement.
Aujourd’hui, les feux intelligents, les détecteurs électroniques et les systèmes synchronisés nous semblent aller de soi. Mais derrière chaque lumière rouge se cache près d’un siècle d’essais, d’innovations et parfois de quelques maux de tête pour les automobilistes.
Quand vous attendrez à une intersection de la rue King ou du boulevard de Portland, souvenez-vous qu’autrefois, il fallait parfois un policier, une cloche, un chronomètre et beaucoup de patience pour traverser. Finalement, même un feu rouge paraît assez sympathique quand on réalise le chemin parcouru… surtout s’il passe au vert avant la fin de cette chronique!
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Cynthia Beaulne, La Tribune
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