Cher M. Hist,
La Ville prévoit de nouveaux aménagements sur la dangereuse intersection des rues Montréal, Portland et Belvédère... Est-ce que vous savez son histoire? Comment est-on arrivés à cette intersection aussi complexe?
Geneviève
Chère Geneviève,
Disons-le tout de suite: cette intersection n’est pas «née» dangereuse, vous vous en doutez. Revenons donc à ses origines pour mieux comprendre comment cette intersection si complexe, comme vous dites, a pu prendre forme.
En 1846, la British American Land Company, la fameuse BALCo, fait dessiner par l’arpenteur Pennoyer une nouvelle trame de rues sur la rive nord de la rivière Magog. Le projet prévoit les rues Queen, London, Wolfe (qui deviendra la rue Belvédère), Montréal et Moore. Et au milieu de tout cela, une vaste place carrée doit servir de point de convergence: l’espace vert devient alors un lieu de rassemblement, une place publique où marcheurs, amateurs de musique ou sportifs se rejoignent.
En raison de la construction ferroviaire qui se développe au milieu du siècle, on lui donnera assez rapidement le nom de Portland Square.
En 1846, l’arpenteur Pennoyer dessine les nouveaux lotissements du quartier. On y aperçoit le Square Portland comme un point central du secteur en développement. (Fonds John Perry Wells, Musée d’histoire de Sherbrooke)
En 1846, l’arpenteur Pennoyer dessine les nouveaux lotissements du quartier. On y aperçoit le Square Portland comme un point central du secteur en développement. (Fonds John Perry Wells, Musée d’histoire de Sherbrooke)
À cette époque, évidemment, personne ne se demande encore combien de phases de feux de circulation il faudra pour traverser le secteur! On pense plutôt à organiser la ville et à faciliter les déplacements.
Puis arrive le chemin de fer, qui vient complètement chambouler la géographie urbaine.
En 1887, on construit le pont Wolfe (qui sera rebaptisé pont Hubert-C.-Cabana), tandis que les expropriations nécessaires au passage des voies du Canadien Pacifique menant à la gare se poursuivent en 1888. (Prochain arrêt: la gare au coin Belvédère et Frontenac)
Le pont donne un nouvel accès au quartier Nord et transforme la rue Wolfe, notre actuelle rue Belvédère, en nouvel axe de circulation majeur entre le quartier Nord et le centre-ville.
Et au fil des décennies, les voitures remplacent les chevaux, la circulation augmente et le sympathique carrefour qui a pris forme dans le dernier tiers du 19e siècle commence à avoir quelques problèmes de caractère, particulièrement à partir des années 1950.
En août 1955, La Tribune rapporte notamment «l’expropriation d’un terrain et d’une propriété situés à l'angle des rues Portland, boulevard Queen et Belvédère». Pourquoi tant d’empressement? Parce que c’est «un coin de la ville très dangereux, où automobilistes et piétons doivent se surveiller constamment»! C’était il y a plus de 70 ans!
En mars 1956, le maire Armand Nadeau propose donc d’inclure dans un règlement «l'arrondissement de l'angle formé par le croisement du boulevard Queen, de la rue Belvédère et du boulevard Portland». Et le maire ne mâche pas ses mots: «C'est une intersection dangereuse […] et il est important de remédier à la situation immédiatement, la Ville a déjà acheté la maison des demoiselles Goyette, qui obstrue la vue des automobilistes à cet endroit».
À la fin août 1957, les travaux sont terminés et La Tribune annonce que «les automobilistes sherbrookois ont déjà eu l'occasion de constater l'amélioration de l'intersection Queen-Portland-Belvedere par suite des travaux d'élargissement effectués».
Problème réglé? Pas vraiment, et surtout pas à long terme. Car Sherbrooke continue de croître et le nombre d’automobiles aussi.
Après l’ouverture du pont St-François en 1964, la rue Montréal devient un axe particulièrement fréquenté. Au début des années 1970, il faut donc revoir complètement la géométrie du carrefour. Ainsi, en février 1973, la Ville constate même qu’il s’agit d’«une croisée où les quatre artères ne se rencontrent pas».
En fait, voilà le cœur du problème. Pour les ingénieurs, le passage de Portland à Montréal est sans doute l’enjeu majeur de l’intersection et c’est à cette problématique que les ingénieurs de la division de génie routier à la cité portent une attention spéciale!
La solution se dessine progressivement au printemps 1973. Un chantier de 340 000$ vise à réaménager le carrefour, la rue Montréal et le boulevard Queen.
L’idée directrice est de permettre enfin aux automobilistes de passer directement de Portland à Montréal, en «évitant le double virage sur Queen». Pour y parvenir, la cité empiète sur les terrains du parc Portland, ce bon vieux Square Portland, afin de faire déboucher directement Portland sur Montréal.
Un petit sacrifice végétal accompagne le grand chantier: un arbre mature sera enlevé dans le parc Portland, alors que quelques autres, plus jeunes, seront déplacés.
À la fin de juin 1973, le nouveau carrefour est ouvert à la circulation. On pourrait croire que cette fois, c’est terminé. Mais déjà en 1980, les piétons rappellent à tout le monde que le problème n’est pas seulement celui des automobiles.
La Ville annonce alors un investissement de 35 000$ pour «l’amélioration de la sécurité des piétons à l’intersection Queen-Portland-Belvédère-Montréal». Le conseiller Roméo Bergeron résume la situation avec une franchise désarmante: «C'est une intersection qui n’est pas contrôlée, dangereuse et excessivement complexe».
On va même jusqu’à la qualifier d’intersection tentaculaire! Le contrôleur de feux installé en 1973 ne suffit plus. Jacques Langlois, d’Hydro-Sherbrooke, estime alors «qu'il était sans aucun doute plus sage d'en acquérir un nouveau de huit phases».
Voilà comment nous sommes arrivés à cette intersection: non pas à la suite d’un grand plan unique, mais par vagues successives d’aménagements, de destructions, de corrections. Et maintenant, au coin de la rue (ou de ces rues), l’histoire continue de s’écrire sous nos yeux!
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Cynthia Beaulne, La Tribune
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