Par M. Hist - Musée d'histoire de Sherbrooke

En 1992, le Colloque Femmedia 92 organise des ateliers et des mises en scène dans le hall d’entrée du pavillon des Lettres et Sciences humaines de l’Université de Sherbrooke. (Photo Fonds du Cercle des femmes de l’Estrie, collection Musée d’histoire de Sherbrooke)

En 1992, le Colloque Femmedia 92 organise des ateliers et des mises en scène dans le hall d’entrée du pavillon des Lettres et Sciences humaines de l’Université de Sherbrooke. (Photo Fonds du Cercle des femmes de l’Estrie, collection Musée d’histoire de Sherbrooke)

Bonjour M. Hist (ou peut-être est-ce une Mme Hist?),

Le 8 mars est reconnu comme la Journée internationale des droits des femmes. Chez nous, en Estrie, plusieurs femmes ont milité pour l’égalité. Pouvez-vous nous en présenter une?

Nicole

L’égalité entre les genres et les avancées sociales semblent bien fragiles ces temps-ci, ces enjeux méritent qu’on s’y attarde avec attention. Peut-être inspiré par votre propre prénom, attardons-nous sur le parcours de l’une d’entre elles.

Si vous êtes une habituée de cette chronique, vous constaterez que cette fois, il n’y a pas de grande remontée jusqu’aux débuts de Sherbrooke, quoique des femmes, dont plusieurs n’ont pas été retenues par l’Histoire, aient des parcours notables dès la colonisation (pensons notamment à la pionnière Anna Canfield). Les avancées sociales se sont accélérées à partir de la seconde moitié du 20e siècle. Ainsi, l’histoire récente de Sherbrooke et de l’Estrie est marquée par certaines femmes. Et, derrière la structuration du mouvement féministe régional, un nom revient avec constance: Nicole Dorin.

Féministe, militante et ardente défenderesse du tissu social, Nicole Dorin laisse un héritage impressionnant dans la structure communautaire sherbrookoise. (Photo Fonds La Tribune, Musée d’histoire de Sherbrooke)

Féministe, militante et ardente défenderesse du tissu social, Nicole Dorin laisse un héritage impressionnant dans la structure communautaire sherbrookoise. (Photo Fonds La Tribune, Musée d’histoire de Sherbrooke)

Diplômée en service social de l’Université de Sherbrooke en 1963, elle travaille ensuite à Vancouver, Montréal et Sorel, avant de revenir dans la région. De 1970 à 1974, elle dirige le Conseil régional de bien-être de Sherbrooke (qui devient Centraide Estrie en 1975). Elle en sera la première présidente du comité de campagne de financement et contribuera à ancrer dans la région une culture de solidarité.

Par ses actions, madame Dorin souhaite atteindre un objectif: la nécessaire autonomie des femmes.

Image d’un atelier de discussion lors du Colloque Femmedia qui se déroule au pavillon des Lettres et des Sciences humaines de l’Université de Sherbrooke en 1992. (Photo Fonds du Cercle des femmes de l’Estrie, collection Musée d’histoire de Sherbrooke)

Image d’un atelier de discussion lors du Colloque Femmedia qui se déroule au pavillon des Lettres et des Sciences humaines de l’Université de Sherbrooke en 1992. (Photo Fonds du Cercle des femmes de l’Estrie, collection Musée d’histoire de Sherbrooke)

Quand elle entreprend, au début des années 1980, une tournée de 13 villes estriennes à titre de représentante régionale du Conseil du statut de la femme, le constat est sans appel: les femmes sont davantage pauvres, les organismes sont sous-financés, l’information circule mal et les ressources travaillent en silo.

Plutôt que de se résigner, Nicole Dorin choisit d’organiser.

En 1982 naît la Table de concertation des groupes de femmes en Estrie (devenue ConcertAction Femmes Estrie en 1998). L’idée est simple et révolutionnaire à la fois: rassembler, réseauter, mutualiser les expertises et parler d’une seule voix lorsqu’il est question de financement, de droits ou de représentation. Dans notre région où les distances géographiques et idéologiques peuvent parfois isoler les initiatives, la concertation devient un outil de pouvoir collectif.

«Les choses ont évolué au cours des dernières décennies (…) parce que les femmes s’en sont mêlées et se sont prises en main» disait Mme Dorin… il y a près de 28 ans. Ces propos sont encore tout aussi pertinents. (Photo La Tribune, 26 octobre 1998)

«Les choses ont évolué au cours des dernières décennies (…) parce que les femmes s’en sont mêlées et se sont prises en main» disait Mme Dorin… il y a près de 28 ans. Ces propos sont encore tout aussi pertinents. (Photo La Tribune, 26 octobre 1998)

La même année, lors du Forum socioéconomique de Sherbrooke, trois groupes de femmes présentent des projets structurants. Le financement promis vacille. Nicole Dorin intervient. Correspondances, pressions politiques, appels stratégiques: elle sait que l’égalité ne se gagne pas seulement dans les discours, mais aussi dans les mécanismes budgétaires. Le financement est finalement accordé. Derrière l’anecdote se profile une leçon durable: l’autonomie des femmes passe, entre autres, par des ressources stables et reconnues.

Dans les années 1980, Mme Dorin initie également les premières rencontres sur l’équité sociale qui mèneront à la création des PÉPINES (Promotion des Estriennes pour initier une nouvelle équité sociale). Le mot «équité» n’est pas anodin: il traduit un déplacement du débat, de l’accès formel aux droits vers une réelle transformation des rapports sociaux.

Depuis plusieurs années, des femmes et des hommes descendent dans les rues pour une plus grande volonté d’égalité entre les genres. Sur cette photo: la marche lors de la Journée internationale des droits des femmes, en 2009. (Photo Fonds La Tribune, Musée d’histoire de Sherbrooke)

Depuis plusieurs années, des femmes et des hommes descendent dans les rues pour une plus grande volonté d’égalité entre les genres. Sur cette photo: la marche lors de la Journée internationale des droits des femmes, en 2009. (Photo Fonds La Tribune, Musée d’histoire de Sherbrooke)

Son engagement sera reconnu à l’échelle nationale lorsqu’elle reçoit, en 1994, le prix Idola-Saint-Jean de la Fédération des femmes du Québec. Mais au-delà des distinctions, c’est son héritage qui impressionne. En 2005, Centraide Estrie crée le prix Nicole-Dorin afin d’honorer un engagement bénévole exceptionnel. Donner le nom d’une personne à un prix, c’est reconnaître qu’une trajectoire individuelle a façonné toute une collectivité.

Nicole Dorin le rappelle: être féministe, ce n’est pas un état passager, c’est un engagement de tous les jours. L’équité salariale, la représentation des femmes dans les sphères décisionnelles, la reconnaissance du travail invisible demeurent, encore et toujours, des chantiers ouverts.

Annuellement, le 8 mars est souligné comme la Journée internationale des droits des femmes. La Marche mondiale des femmes est un autre grand rendez-vous… Quant aux luttes, elles sont bien présentes durant toute l’année. (Photo La Tribune, 14 octobre 2000)

Annuellement, le 8 mars est souligné comme la Journée internationale des droits des femmes. La Marche mondiale des femmes est un autre grand rendez-vous… Quant aux luttes, elles sont bien présentes durant toute l’année. (Photo La Tribune, 14 octobre 2000)

Que reste-t-il aujourd’hui de ces combats? Des réseaux solides: des organismes mieux financés, une parole féministe organisée et des voix légitimes dans l’espace public estrien. Et surtout, l’idée que le chemin vers une égalité réelle est un combat quotidien.

À Sherbrooke comme ailleurs, l’histoire ne se transforme pas seule. Elle avance parce que des femmes déterminées, stratégiques, et solidaires décident qu’elle doit avancer.

Salutations à Mme Nicole Dorin, si vous lisez ces lignes, vous avez laissé une empreinte profonde: celle d’avoir contribué à offrir aux femmes de l’Estrie des outils pour revendiquer et être entendues, de même que pour construire.

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    Cynthia Beaulne, La Tribune

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