MATTHIEU MAX-GESSLER
m.maxgessler@lenouvelliste.qc.ca
Voilà plus de deux ans que le projet de TES Canada a été annoncé dans la région, mobilisant de nombreux citoyens opposés à la construction d’un immense parc éolien réparti dans les MRC de Mékinac et des Chenaux. Le Nouvelliste vous propose de rencontrer quatre de ces militants qui se sont lancés corps et âme dans une cause qui leur tient particulièrement à cœur.
Jean Guilbert, de Saint-Maurice. (Matthieu Max-Gessler, Initiative de journalisme local/Le Nouvelliste)
Jean Guilbert, de Saint-Maurice. (Matthieu Max-Gessler, Initiative de journalisme local/Le Nouvelliste)
Parmi les militants de la première heure, on retrouve Jean Guilbert. Celui qui porte les chapeaux d’enseignant au Cégep de Trois-Rivières et de producteur agricole dit avoir été rapidement inquiété par le projet de parc éolien.
«Tout de suite, je trouvais qu’il y avait quelque chose d’un peu caché en arrière de ça, une multinationale qui intervient pour nous dire: “c’est pour votre bien qu’on fait ça, qu’on vient sur votre territoire”», explique-t-il.
Plusieurs aspects du projet l’interpellent particulièrement, notamment la perception que le projet représente une forme de privatisation de l’électricité, puisqu’on permettrait à une entreprise privée de la produire elle-même. La perspective de voir pousser d’immenses mâts et hélices dans un paysage qu’il affectionne particulièrement ne l’enchante guère non plus.
À l’hiver 2024, une séance d’information par TES Canada, à Saint-Narcisse, a rapidement permis de voir que le dossier des éoliennes suscitait de vives réactions chez plusieurs citoyens inquiets. (Sylvain Mayer/Le Nouvelliste)
À l’hiver 2024, une séance d’information par TES Canada, à Saint-Narcisse, a rapidement permis de voir que le dossier des éoliennes suscitait de vives réactions chez plusieurs citoyens inquiets. (Sylvain Mayer/Le Nouvelliste)
Le citoyen prend alors en main l’organisation d’une rencontre d’information sur l’industrie éolienne.
«On a été un peu les premiers, à Saint-Maurice, à faire une telle réunion. J’ai animé la rencontre, puis on m’a demandé d’aller en animer une à Sainte-Anne-de-la-Pérade, à Sainte-Thècle, ainsi de suite», raconte-t-il.
Cette mobilisation aura porté ses fruits à Saint-Maurice, puisqu’un référendum sur la question éolienne a été organisé en septembre. Le résultat: un rejet massif de tout projet d’implantation d’éoliennes, à 91,5%. Une première lueur d’espoir pour les militants, après plus d’un an et demi de résistance.
«La bataille n’est pas gagnée, on continue. C’est sûr qu’il y a une certaine démobilisation dans certaines municipalités où on a perdu nos élections», convient M. Guilbert, qui est lui-même un des candidats défaits à Saint-Maurice.
Celui-ci dit toutefois puiser sa force dans le réseau qui s’est créé dans toute la région, pour résister à la venue de TES Canada. Et il ne semble pas prêt à abandonner la lutte.
Il faut absolument que cette compagnie réalise qu’elle n’est pas la bienvenue. Si l’usine d’hydrogène est si prometteuse, qu’Hydro-Québec lui donne de l’énergie. Si Hydro ne veut pas la lui donner, c’est que son projet n’est pas réaliste», tranche-t-il.
Native de Shawinigan-Sud, France Laliberté a adopté Sainte-Thècle il y a plus de 30 ans. La beauté des paysages et la qualité de son eau potable font partie des éléments qui ont déterminé ce choix.
La Thècloise reconnaît que, de prime abord, le projet de TES Canada ne lui apparaissait pas mauvais.
Je crois aux énergies renouvelables, alors au départ, ça ne me semblait pas négatif. Mais plus ça va, plus je cherche les pour et les contre, plus je me rends compte que des pour, il n’y en a pas beaucoup. Plus on creuse, plus il y a de contre», soutient-elle.
À partir de février 2024, on la retrouve donc au front, à chaque réunion publique, manifestation ou événement en lien avec le projet de TES Canada ou l’énergie éolienne. Et si, récemment, le vent semble avoir tourné, avec l’élection de candidats ayant fait campagne sur leur opposition au projet de parc éolien, la tenue de référendums dans quatre municipalités et une position adoptée par le conseil des maires de la MRC de Mékinac, elle convient que la lutte n’est pas toujours évidente.
En mai 2025, les militants avaient perturbé une séance du conseil des maires de la MRC de Mékinac lors de laquelle une entente avec TES Canada, notamment sur d’éventuelles redevances, devait être adoptée. Elle l’a finalement été, mais les élus n’ont pas fait la présentation prévue devant les citoyens. (Matthieu Max-Gessler, Initiative de journalisme local/Le Nouvelliste)
En mai 2025, les militants avaient perturbé une séance du conseil des maires de la MRC de Mékinac lors de laquelle une entente avec TES Canada, notamment sur d’éventuelles redevances, devait être adoptée. Elle l’a finalement été, mais les élus n’ont pas fait la présentation prévue devant les citoyens. (Matthieu Max-Gessler, Initiative de journalisme local/Le Nouvelliste)
France Laliberté, de Sainte-Thècle. (Matthieu Max-Gessler, Initiative de journalisme local/Le Nouvelliste)
France Laliberté, de Sainte-Thècle. (Matthieu Max-Gessler, Initiative de journalisme local/Le Nouvelliste)
«Ta voix n’est pas écoutée, on se fait traiter d’imbéciles et de “pas dans ma cour”. C’est difficile de rester motivée. Mais en même temps, tu ne peux pas lâcher, c’est trop grave», estime Mme Laliberté.
La militante croit également que la lutte menée dans les MRC de Mékinac et des Chenaux en est une pour le respect de la démocratie.
«La CAQ s’en va vers des dérives autoritaires. Quand tu as des référendums contre et que tu dis “non, c’est un beau projet”, on nie ce que les gens ont exprimé. Et là, même le Barreau du Québec le dit, qu’il y a une dérive autoritaire. On ne peut pas gouverner comme ça, ça va amener des tensions et de l’agitation sociale», prévient Mme Laliberté.
«On nous réduit souvent à du “pas dans ma cour”, mais le combat est pas mal plus profond que ça», insiste-t-elle.
Des militants avaient organisé un «contre-kiosque d’information» en réplique au centre d’information mobile de TES Canada, déployé dans plusieurs municipalités à la mi-août 2025. (Matthieu Max-Gessler, Initiative de journalisme local/Le Nouvelliste)
Des militants avaient organisé un «contre-kiosque d’information» en réplique au centre d’information mobile de TES Canada, déployé dans plusieurs municipalités à la mi-août 2025. (Matthieu Max-Gessler, Initiative de journalisme local/Le Nouvelliste)
Manifestation à Sainte-Thècle, septembre 2024. (Sébastien Houle, Le Nouvelliste)
Manifestation à Sainte-Thècle, septembre 2024. (Sébastien Houle, Le Nouvelliste)
Manifestation à Sainte-Thècle alors que les élus de Mékinac acceptaient une entente avec TES Canada, portant notamment sur les retombées économiques, mai 2025. (Matthieu Max-Gessler, Initiative de journalisme local/Le Nouvelliste)
Manifestation à Sainte-Thècle alors que les élus de Mékinac acceptaient une entente avec TES Canada, portant notamment sur les retombées économiques, mai 2025. (Matthieu Max-Gessler, Initiative de journalisme local/Le Nouvelliste)
Dans la région, on connaissait surtout René Beaudoin pour son implication et son intérêt pour l’histoire et le patrimoine religieux. Depuis 2024, il a ajouté une corde à son arc en se joignant à la lutte contre le projet de parc éolien de TES Canada.
«Il y a la privatisation qui me faisait peur, ça ne fait aucun doute. Et tout au départ, je suis dans une zone où j’aurais eu plusieurs éoliennes à côté de chez nous. Avec la réciprocité*, les trois quarts de ma terre auraient été inutilisables. Pour moi c’est un principe: c’est ma terre, tu ne peux rien y faire sans me demander mon autorisation», insiste-t-il.
Dès janvier 2024, le résident de Sainte-Geneviève-de-Batiscan s’adresse à son conseil municipal, l’alimentant avec des dossiers d’information. Il est alors inspiré par les sorties publiques d’experts qui remettent en cause, notamment, le modèle économique de TES Canada. De fil en aiguille, il est devenu porte-parole du collectif Toujours maîtres chez nous, aux côtés de Carole Neill.
René Beaudoin, de Sainte-Geneviève-de-Batiscan. (Sylvain Mayer, Le Nouvelliste)
René Beaudoin, de Sainte-Geneviève-de-Batiscan. (Sylvain Mayer, Le Nouvelliste)
Une lutte ardue et prenante: chaque jour, on se renseigne, on vérifie des informations, on recadre les personnes qui véhiculent des faits erronés, on organise des activités d’information ou de mobilisation, sans compter une présence indéfectible aux assemblées municipales et de la MRC. Mais c’est la conviction de lutter contre l’injustice, face à un adversaire disposant de grands moyens financiers, et pour le bien commun qui continue à animer M. Beaudoin.
Pour les grands entrepreneurs et pour bien des élus, le bien commun, c’est le bien de la majorité. Donc nécessairement, tu as des dommages collatéraux, sur une minorité qui va devoir vivre avec ce projet-là, avec les nuisances, qui va être perdante alors que la majorité sera gagnante. Mais ma définition du bien commun n’autorise aucun perdant», souligne-t-il.
Et même si finalement, Sainte-Geneviève-de-Batiscan ne verra s’implanter aucune éolienne sur son territoire, du moins, selon les intentions annoncées par TES Canada, l’amoureux du patrimoine et de son coin de pays continue la lutte.
*Le principe de réciprocité veut que s’il est interdit de construire une éolienne à moins d’une certaine distance d’une résidence ou d’un bâtiment, l’inverse est aussi vrai: il devient impossible de faire une nouvelle construction à moins d’une certaine distance d’une éolienne.
Parmi les militants de la première heure opposés au projet de parc éolien de TES Canada, on compte Dany Janvier. Le créateur multidisciplinaire, qui a choisi de s’établir à Saint-Adelphe en 2020, s’est mis au travail dès le lendemain de l’annonce du projet, en créant la page Facebook Contre la privatisation du vent et du soleil dans Mékinac Des Chenaux.
«J’ai créé un réseau avec les gens qui étaient opposés au projet de centrale hydroélectrique sur la rivière Batiscan et à celui de porcherie. Je me suis fait mettre en contact avec des gens dans des Chenaux, j’ai écrit à l’ancien directeur de Greenpeace Patrick Bonin et il m’a mis en lien avec plusieurs personnes qui s’y connaissent très bien dans le domaine comme Rachel Fahlman de Vent d’élus, le juriste Richard Langelier, Claude Charron, Bruno Detuncq... dès la première fin de semaine, j’avais leur courriel», raconte-t-il.
Pour le cinéaste, il est impossible de s’imaginer vivre à côté d’un immense parc éolien.
Ma blonde ne resterait jamais, moi non plus. Je m’en irais, mais où? J’aurais peur de me faire pogner sur un autre projet d’Hydro-Québec. C’est à croire que le gouvernement veut vider les régions de leurs ressources, les utiliser uniquement pour ça et qu’on aille tous vivre en ville», affirme Dany Janvier.
Dany Janvier, de Saint-Adelphe. (Matthieu Max-Gessler, Initiative de journalisme local/Le Nouvelliste)
Dany Janvier, de Saint-Adelphe. (Matthieu Max-Gessler, Initiative de journalisme local/Le Nouvelliste)
Celui-ci craint donc que le territoire sur lequel il a choisi de s’établir, pour sa tranquillité et sa beauté, soit dénaturé. Mais il craint aussi pour son approvisionnement en eau potable.
«Mon puits est là où ils veulent mettre les éoliennes. Dans Mékinac, tout est à fleur du roc, c’est probablement pour ça qu’ils veulent en mettre plein ici, il n’y aura pas besoin de mettre beaucoup de béton. Mais avec les vibrations des mâts, ça va se transmettre dans le sol et c’est sûr que ça va affecter la nappe phréatique», estime-t-il.
C’est aussi pour la survie du territoire sur lequel il a passé une grande partie de son enfance que Dany Janvier ne lâche pas la lutte. Pourtant, entre la fatigue et les tensions que le dossier occasionne, les raisons de se démobiliser sont nombreuses.
«Des pleurs, il y en a eu, des chicanes avec ma blonde aussi, parce qu’elle n’est plus capable d’entendre parler d’éoliennes et moi, je ne suis pas capable de m’en sortir, de ce dossier. Ça a été plus que dur psychologiquement. On a vieilli, j’ai vieilli énormément durant les deux dernières années», témoigne-t-il.
À deux reprises, en avril 2025, entre 100 et 200 personnes ont manifesté à Saint-Adelphe, en marge de réunions du conseil municipal. (Matthieu Max-Gessler, Initiative de journalisme local/Le Nouvelliste)
À deux reprises, en avril 2025, entre 100 et 200 personnes ont manifesté à Saint-Adelphe, en marge de réunions du conseil municipal. (Matthieu Max-Gessler, Initiative de journalisme local/Le Nouvelliste)
Des enfants avaient remis des dessins au conseil des maires de la MRC de Mékinac, un geste qui avait fortement déplu à certains élus. (Éric Faucher/Le Nouvelliste)
Des enfants avaient remis des dessins au conseil des maires de la MRC de Mékinac, un geste qui avait fortement déplu à certains élus. (Éric Faucher/Le Nouvelliste)
Manifestation dans la MRC de Mékinac, septembre 2024. (Stéphane Lessard/Le Nouvelliste)
Manifestation dans la MRC de Mékinac, septembre 2024. (Stéphane Lessard/Le Nouvelliste)
Design graphique
Cynthia Beaulne, La Tribune
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