M. Hist,
J’ai entendu dire qu’à une certaine époque, assez récente, il était interdit de porter des vêtements «trop courts» à Sherbrooke. Pouvez-vous m’en dire plus?
Andrée-Anne
Chère Andrée-Anne,
J’adore cette question, elle permet de nous replonger dans un passé récent que certains jugeaient indécent!
Pendant une bonne partie du 20e siècle, plusieurs villes du Québec, y compris Sherbrooke, ont adopté des règlements encadrant les vêtements jugés «dérangeants». Shorts, maillots de bain, décolletés ou tenues trop moulantes pouvaient provoquer des plaintes, des interventions policières et même des débats au conseil municipal!
Aujourd’hui, l’idée peut sembler étonnante. Pourtant, vous vous en doutez, la question du vêtement touche directement la morale, la religion et l’ordre public.
Autre époque, autre style! Au début des années 1930, ces jeunes filles portent un costume de bain bien typique de leur époque… que l’on ne verrait plus aujourd’hui. (Photo Fonds Andrée Désilets, Musée d’histoire de Sherbrooke)
Autre époque, autre style! Au début des années 1930, ces jeunes filles portent un costume de bain bien typique de leur époque… que l’on ne verrait plus aujourd’hui. (Photo Fonds Andrée Désilets, Musée d’histoire de Sherbrooke)
Pour comprendre ces interdictions, il faut revenir au 19e siècle. À cette époque, la femme idéale est perçue comme modeste, discrète et vertueuse. Sa tenue doit refléter ces qualités. Les journaux rappellent régulièrement que la femme doit être élégante sans excès et éviter toute apparence jugée provocante.
Mais au tournant du 20e siècle, les choses commencent à changer. Les premiers mouvements féministes revendiquent davantage d’autonomie et de liberté. Les femmes occupent progressivement plus d’espace dans la vie publique, travaillent davantage à l’extérieur du foyer et pratiquent de nouveaux loisirs.
L’un des premiers grands scandales vestimentaires survient avec l’arrivée de la bicyclette. Les longues robes compliquent la pratique de ce nouveau sport. Certaines femmes adoptent alors le bloomer, un pantalon bouffant. Ce vêtement, qui peut aujourd’hui sembler inoffensif, choque profondément; une femme en pantalon apparaît alors comme une véritable transgression sociale.
Après la Première Guerre mondiale, les modes évoluent rapidement. L’influence du cinéma hollywoodien, l’urbanisation et l’essor des grands magasins favorisent l’apparition de vêtements plus courts et plus légers.
Scandale: les bras, les épaules et les jambes commencent à se dévoiler davantage!
Ces changements inquiètent particulièrement le clergé catholique, très influent au Québec à cette époque. Plusieurs religieux considèrent ces nouvelles modes comme une menace pour la moralité publique. Dans les années 1920, certains prêtres dénoncent même le décolleté comme une «occasion de péché». Selon eux, plus le corps féminin est dévoilé, plus il risque de provoquer des pensées impures chez les hommes.
À Sherbrooke, cette question devient rapidement très concrète. À l’été 1939, la police sherbrookoise reçoit plusieurs plaintes concernant des baigneurs portant des costumes de bain jugés trop révélateurs à la plage du parc Jacques-Cartier. Le maillot de bain devient alors un véritable enjeu moral.
Face à cette décadence (!), certains groupes religieux tentent même de proposer des solutions. Déjà en 1935, la Ligue catholique féminine crée un maillot «approuvé par l’Église», conçu pour être plus pudique. Le problème: il coûte presque quatre fois plus cher que les modèles vendus dans les grands magasins comme Eaton.
Ce qui est bon pour les spectacles se prête beaucoup moins dans la vie de tous les jours, notamment la longueur de la jupe de cette artiste de 1939. (Photo Fonds Albert Bell, Musée d’histoire de Sherbrooke)
Ce qui est bon pour les spectacles se prête beaucoup moins dans la vie de tous les jours, notamment la longueur de la jupe de cette artiste de 1939. (Photo Fonds Albert Bell, Musée d’histoire de Sherbrooke)
Dans les années 1940 et 1950, plusieurs municipalités québécoises décident donc d’intervenir directement par règlement. À Magog, il devient interdit de porter un maillot de bain à plus de 50 pieds d’une plage. À Barnston, les shorts ne doivent pas dépasser deux pouces au-dessus du genou. À Drummondville, des élus débattent du droit des femmes de porter des shorts sur leur balcon, visibles depuis la rue!
Sherbrooke participe elle aussi à cette vague réglementaire. Dès 1954, le conseil municipal discute du port du short dans les lieux publics. Certains citoyens jugent ces vêtements offensants, tandis que d’autres trouvent ces règlements exagérés. Le débat devient particulièrement animé en 1959 lorsque la Ville envisage d’interdire le short non seulement dans les rues, mais aussi sur les terrains privés! La proposition soulève immédiatement des critiques.
(Photo La Tribune, 26 mai 1959)
(Photo La Tribune, 26 mai 1959)
Le sujet révèle aussi un important choc générationnel. Les plus âgées défendent ces règlements au nom de la morale et des bonnes mœurs, alors que de nombreuses jeunes femmes ne comprennent pas pourquoi quelques centimètres de tissu provoquent autant d’indignation.
Peu à peu, les mentalités changent. Les règlements deviennent difficiles à appliquer et tombent progressivement en désuétude. Avec le recul, ces débats peuvent faire sourire. Pourtant, ils rappellent à quel point les vêtements ont longtemps été perçus comme des symboles moraux et sociaux.
L’histoire démontre finalement que les scandales vestimentaires évoluent avec les époques. Ce qui choque une génération finit souvent par sembler parfaitement banal à la suivante. Ce qui rentre dans l’histoire, en revanche, ce sont les débats et les luttes pour ou contre le droit de porter ces vêtements!
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Cynthia Beaulne, La Tribune
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