Cher M. Hist,
Je remarque plusieurs vieux bâtiments dans mon secteur à Lennoxville. On m’a raconté que certains sont apparus après le «grand incendie» de Lennoxville. Pouvez-vous m’expliquer?
Steve
Cher Steve,
Vous faites bien d’admirer les élégants bâtiments patrimoniaux en brique de la rue Queen à Lennoxville. En fait, vous avez été bien renseignés, car aujourd’hui, peu de gens se doutent que ce paysage est né d’une immense catastrophe.
Remettons-nous dans le contexte d’il y a un peu plus de 150 ans. Avec sa paroisse anglicane St. George (1822) et l’ouverture du Bishop’s College (1853), ce secteur du canton d’Ascot est florissant. Si bien qu’en 1871, Lennoxville devient une municipalité distincte du canton d’Ascot. Son avenir semble prometteur… jusqu’à ce matin du 28 septembre 1874.
Vers 10h, de la fumée s’échappe d’une grange appartenant au marchand Charles Brooks, à l’angle des actuelles rues Queen et Belvédère (près du Subway actuel).
L’été a été exceptionnellement chaud et sec. Les puits sont presque vides, les ruisseaux au plus bas et un fort vent du sud souffle sans relâche. En quelques minutes, les flammes gagnent le magasin de Brooks, puis les bâtiments voisins.
Lennoxville ne possède alors ni réseau d’aqueduc ni véritable service d’incendie. La seule alarme est la cloche de l’église St. George, qui sonne à toute volée pour appeler la population à l’aide. Les habitants se précipitent dans les rues. La scène est presque cinématographique: des hommes montés sur les toits, des femmes tentant de sauver quelques souvenirs de famille, des commerçants transportant leurs marchandises dans la rue, des chevaux affolés qu’on tire des écuries en flammes, tandis qu’un seul cri résonne partout: «De l’eau! More water!» Mais il n’y en a pratiquement pas.
La rivière Saint-François, seule véritable source d’approvisionnement, se trouve à près de 600 mètres. Lorsqu'une pompe à vapeur arrive finalement de Sherbrooke, il faut dérouler des centaines de mètres de boyaux. Malgré les efforts héroïques des pompiers et des volontaires, le feu progresse plus vite que l’eau.
En quelques heures, tout le quartier commercial disparaît.
On estime qu’entre 50 et 60 bâtiments sont détruits, dont une quarantaine de maisons, des hôtels, des ateliers, des commerces, l’hôtel de ville, l’église méthodiste, des écoles et plusieurs entreprises. En comptant les granges, les dépendances et d’autres bâtiments, le décompte final des constructions perdues se situe entre 50 et 60. Pour un village de 800 âmes, le coup est terrible.
Au début des années 1870, la proximité des édifices en bois, au cœur de la municipalité de Lennoxville, favorisera malheureusement la propagation rapide de l’incendie. (Photo détails plan pré-cadastral du canton d’Ascot, 1870, Collection du Musée d’histoire de Sherbrooke)
Au début des années 1870, la proximité des édifices en bois, au cœur de la municipalité de Lennoxville, favorisera malheureusement la propagation rapide de l’incendie. (Photo détails plan pré-cadastral du canton d’Ascot, 1870, Collection du Musée d’histoire de Sherbrooke)
Comme souvent lors des catastrophes, les rumeurs circulent rapidement. Comme une traînée de poudre, oserais-je dire! Certains accusent des young boys d’avoir fumé dans le foin (ou le coin!) de la grange. D’autres évoquent un incendie criminel. Vous pouvez choisir une version ou en élaborer une troisième, toutefois, le véritable responsable ne sera jamais identifié avec certitude, les preuves s’étant envolées en fumée...
Le plus remarquable survient pourtant après le drame, et c’est ici que l’on rejoint votre question.
Sous l’impulsion du maire Charles Brooks, le conseil municipal adopte rapidement un règlement interdisant désormais les nouvelles constructions en bois dans le secteur central. Les bâtiments devront être construits en briques et les toitures recouvertes de matériaux résistants au feu.
Cette décision transforme durablement le visage de Lennoxville. Dès 1875, l’église méthodiste est reconstruite en briques. Aujourd’hui connue sous le nom de la Lennoxville United Church, elle porte encore fièrement la date de sa reconstruction au-dessus de son entrée. Le bâtiment du bureau d’arrondissement actuel (hôtel de ville), inauguré en 1879 dans un élégant style Second Empire, remplace l’ancien hôtel de ville disparu avec toutes les archives municipales.
En relisant les journaux de l’époque, un détail frappe encore aujourd’hui. Les chroniqueurs soulignent bien sûr l’aide offerte par les municipalités voisines, mais insistent surtout sur l'attitude des Lennoxvillois et Lennoxvilloises. Plutôt que d’attendre les secours, la communauté se retrousse les manches et reconstruit aussitôt le village!
Lorsque vous repasserez devant les façades de brique qui bordent actuellement la rue Queen, vous pourrez vous dire que celles-ci sont les héritières du grand feu de 1874. Elles ne sont donc pas seulement de beaux bâtiments patrimoniaux, elles sont le monument le plus durable à la résilience d'une communauté qui a refusé de laisser le feu dicter son destin.
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Cynthia Beaulne, La Tribune
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