M. Hist,
On a entendu parler de cet incendie sur la rue Wellington qui a détruit l’édifice du O’Chevreuil… Il a été question de la «valeur historique» des briques de la bâtisse? De quoi s’agit-il?
Denise
Chère Denise,
L’incendie qui a récemment ravagé l’édifice du O’Chevreuil sur la rue Wellington Nord a suscité beaucoup d’émotions. À travers le désarroi causé par la perte d’un commerce et d’un bâtiment (et nous sommes de tout cœur avec les gens touchés), la valeur historique de certaines briques retrouvées parmi les décombres a été évoquée. Des briques «historiques»? Voilà qui mérite quelques explications.
Au cours des premières décennies du 19e siècle, la jeune localité est essentiellement construite en bois. La matière première est abondante, facile à travailler et peu coûteuse. Les maisons, les commerces et même plusieurs bâtiments publics sont alors érigés à partir des forêts qui entourent le village.
Mais dès les années 1820, un nouveau matériau commence à transformer le paysage urbain: la brique.
Parmi les premiers producteurs locaux figure la famille Beckett, qui exploite une briqueterie dès 1823 près de l’actuelle intersection des rues Prospect et Queen-Victoria.
Plus tard, au milieu du 19e siècle, une autre briqueterie importante s’installe, cette fois-ci à l’emplacement actuel du manège militaire des Fusiliers, sur la rue Belvédère Sud. En fait, la briqueterie appartenant à George Cuzner entraîne même la nomination de la rue comme «brickyard street» à l’actuelle rue Camirand.
À mesure que Sherbrooke grandit, les briqueteries se multiplient. Au tournant du 20e siècle, la compagnie Loomis and Co. devient l’un des principaux producteurs régionaux. Fondée officiellement en 1901, elle exploite notamment une usine située près de la gare du Canadien Pacifique, dans le secteur de l’actuel Marché de la gare. Ses briques rouges contribuent à façonner une partie importante du paysage bâti sherbrookois.
L’entreprise est bientôt liée à la Eastern Townships Brick and Manufacturing, qui exploite une briqueterie du côté de Webster Siding, à Lennoxville. En 1914, l’entreprise est rachetée par W. E. Loomis. La production locale demeure importante jusqu’aux années 1920, avant que plusieurs briqueteries ne ferment progressivement leurs portes. Celle de Loomis, en l’occurrence, cesse ses activités en 1922.
Dans la section commerciale du bottin par adresse de Sherbrooke de 1912-1913, deux fabricants sont inscrits: la Loomis, avec son adresse sur la rue King, et la E & T Brick Co à Lennoxville. (Photo Sherbrooke directories, 1912-1913, Collection du Musée d’histoire de Sherbrooke)
Dans la section commerciale du bottin par adresse de Sherbrooke de 1912-1913, deux fabricants sont inscrits: la Loomis, avec son adresse sur la rue King, et la E & T Brick Co à Lennoxville. (Photo Sherbrooke directories, 1912-1913, Collection du Musée d’histoire de Sherbrooke)
C’est justement dans ce contexte que l’on construit les différents édifices qui, jumelés, donneront l’édifice qui abritera beaucoup plus tard le restaurant O’Chevreuil. Plusieurs sections anciennes, c’est donc dire qu’il y a différents types de briques et plusieurs périodes représentées.
C’est en 1920 que le magasin de L. R. Steele ouvre officiellement ses portes sur la rue Wellington. L’emplacement à l’angle de la rue Albert accueillait des commerces depuis le milieu du 19e siècle, notamment le tailleur Tracy, dans un édifice qui avait déjà disparu à l’époque. (Photo La Tribune, 7 décembre 1920 p.10)
C’est en 1920 que le magasin de L. R. Steele ouvre officiellement ses portes sur la rue Wellington. L’emplacement à l’angle de la rue Albert accueillait des commerces depuis le milieu du 19e siècle, notamment le tailleur Tracy, dans un édifice qui avait déjà disparu à l’époque. (Photo La Tribune, 7 décembre 1920 p.10)
Or, ce bâtiment présentait également une particularité intrigante: parmi ses briques rouges typiquement sherbrookoises se trouvaient également des briques de couleur jaune ocre. Pourquoi cette différence?
La réponse se trouve dans la composition même de l’argile. La couleur d’une brique dépend à la fois des minéraux présents dans le sol et du procédé de cuisson utilisé. Les argiles de la région produisent naturellement des briques rouges, abondantes localement, donc très présentes dans les constructions sherbrookoises du début du 20e siècle.
Les briques ocre, en revanche, étaient beaucoup plus rares ici. Selon les journaux de l’époque, les fabricants locaux exportaient même leurs briques rouges vers les États-Unis et ailleurs au Canada. En revanche, certaines briques dites «fancy face bricks», utilisées pour leur apparence décorative, étaient importées. Un article du Sherbrooke Daily Record de 1927 mentionne justement l’arrivée de briques spéciales provenant de l’extérieur. En 1931, le même journal précise que certaines couleurs particulières, notamment les briques ocre (buff), sont généralement importées.
Les briques retrouvées dans les décombres du O’Chevreuil semblent appartenir à cette catégorie. Elles sont fabriquées par la briqueterie américaine Sayre & Fischer, une entreprise états-unienne réputée qui a fourni des matériaux pour de nombreux édifices prestigieux en Amérique du Nord: l’Empire State Building, le Rockefeller Center ou les fondations de la Statue de la Liberté!
Voilà pourquoi ces briques attirent aujourd’hui l’attention des historiens et des spécialistes du patrimoine. Elles racontent, à leur façon, l’histoire des échanges commerciaux, des techniques de construction et du goût architectural d’une époque.
Et qui sait? La prochaine fois que vous passerez devant un vieux mur de brique au centre-ville, vous regarderez peut-être ces modestes rectangles de terre cuite autrement.
Chaque bâtiment ancien, à la manière d’un livre, demande à être lu. Les fenêtres, les portes, les ornements et même les briques constituent autant de pages qui attendent parfois d’être éclaircies. Bien évidemment, on préfère que les édifices anciens demeurent debout et les commerces bien vivants. Lorsqu’un édifice disparaît, une partie du récit qu’il porte avec lui s’efface. Maigre consolation: certains fragments survivent encore juste assez pour nous laisser raconter leur histoire.
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Cynthia Beaulne, La Tribune
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