Le nom de Skinner est encore immortalisé dans le patrimoine bâti au centre-ville, qui compte encore l’édifice Skinner, bâti en 1925. Après qu’un incendie ait touché le précédent édifice en 1936, un New Skinner Building, conçu davantage à l’épreuve des flammes, sera inauguré en 1939. (Fonds du Patrimoine estrien, Musée d’histoire de Sherbrooke)

Le nom de Skinner est encore immortalisé dans le patrimoine bâti au centre-ville, qui compte encore l’édifice Skinner, bâti en 1925. Après qu’un incendie ait touché le précédent édifice en 1936, un New Skinner Building, conçu davantage à l’épreuve des flammes, sera inauguré en 1939. (Fonds du Patrimoine estrien, Musée d’histoire de Sherbrooke)

M. Hist,

Quel est le plus vieux commerce de Sherbrooke?

Valérie

Chère Valérie,

Voilà une question qui semble appeler une réponse simple, mais qui cache un petit piège historique. Parce que tout dépend de ce qu’on entend par «plus vieux commerce»: le premier à s’établir ici ou celui qui est en activité depuis le plus longtemps?

Si l’on cherche le premier véritable «établissement commercial» du jeune hameau qui deviendra Sherbrooke, en mettant de côté les moulins et les forges, on peut remonter jusqu’en 1812. C’est cette année-là que Frederick H. Goodhue ouvre un magasin général.

Nous sommes encore au tout début de Sherbrooke, et le commerce est évidemment bien différent de celui que nous connaissons aujourd’hui. Pas de centre commercial, pas de carte de fidélité et certainement pas de commande en ligne. Un magasin général, c’est un peu le commerce à tout faire du village!

Mais si la question est plutôt: «Quel est le plus vieux commerce sherbrookois encore en activité aujourd’hui?», la réponse devient beaucoup plus intéressante. Il s’agit probablement de la bijouterie Skinner & Nadeau.

L’histoire commence même avant l’ouverture du commerce à Sherbrooke. En effet, en 1835, Carlos Skinner quitte Albany, aux États-Unis, pour venir à Stanstead apprendre son métier auprès de l’horloger Wyman. Deux ans plus tard, il entre au service de Charles Henry et de son fils George.

Pionnier du téléphone, bijoutier, horloger, Albert Carlos Skinner a également été le maire de Sherbrooke de 1930 à 1932. Une carrière bien remplie! (Collection du Musée d’histoire de Sherbrooke)

Pionnier du téléphone, bijoutier, horloger, Albert Carlos Skinner a également été le maire de Sherbrooke de 1930 à 1932. Une carrière bien remplie! (Collection du Musée d’histoire de Sherbrooke)

À seulement 24 ans, le jeune Carlos Skinner décide de se lancer en affaires. Par respect pour ses mentors, il choisit toutefois de s’établir à Waterloo plutôt que de leur faire concurrence directement. La bijouterie Skinner est alors officiellement fondée en 1859. Puis, une vingtaine d’années plus tard, en 1878 pour être plus précis, les activités prennent leur véritable envol à Sherbrooke.

Carlos Skinner est d’ailleurs un personnage qui mérite qu’on s’en souvienne, pour sa bijouterie, évidemment, mais également pour son apport à notre communauté. Si vous vous rappelez notre chronique sur l’histoire du téléphone à Sherbrooke, vous savez qu’il fut également un pionnier des télécommunications locales. Avec sa People’s Telephone Company, Sherbrooke a sa propre histoire du téléphone, il vient même concurrencer pendant un temps la puissante compagnie Bell.

Depuis 2006, la boutique Skinner & Nadeau poursuit son activité aux Promenades King, où elle accueille encore sa clientèle. (Maxime Picard, La Tribune)

Depuis 2006, la boutique Skinner & Nadeau poursuit son activité aux Promenades King, où elle accueille encore sa clientèle. (Maxime Picard, La Tribune)

Revenons à la bijouterie, vous vous en doutez, pour que le commerce perdure, la génération suivante poursuit l’aventure. Albert Carlos Skinner étudie au Horological Institute of Canada de Toronto avant de rejoindre l’entreprise familiale en 1898. Il deviendra lui aussi une personnalité bien connue de Sherbrooke, notamment comme conseiller municipal et maire de la ville, élu en 1930. Père et fils font prospérer l’entreprise, qui acquiert progressivement une réputation de qualité dans les Cantons-de-l’Est.

La bijouterie-horlogerie Skinner a pignon sur rue à un emplacement de choix: l’angle des rues Commercial (actuelle Dufferin) et Factory (Frontenac), proche du «pont Magog»! (Progrès de l'Est, 15 février 1884, p. 6)

La bijouterie-horlogerie Skinner a pignon sur rue à un emplacement de choix: l’angle des rues Commercial (actuelle Dufferin) et Factory (Frontenac), proche du «pont Magog»! (Progrès de l'Est, 15 février 1884, p. 6)

Pendant ce temps, un autre futur partenaire prépare sa propre histoire. Achille Nadeau, particulièrement reconnu pour son expertise dans les pierres précieuses. Il ouvre en 1945 une boutique sur la rue King Ouest, face au marché Lansdowne. Puis arrive le grand rapprochement en 1954 grâce à la deuxième génération commerciale des Nadeau. Paul Nadeau achète alors l’entreprise de la famille Skinner.

La fusion réunit ainsi deux maisons de bijoutiers qui cumulent à elles seules 135 ans d’expérience dans la région. D’un côté, l’art minutieux de l’horlogerie. De l’autre, l’expertise de la joaillerie et des pierres précieuses.

Parmi les produits prestigieux vendus chez Skinner, on trouvait des trophées rutilants sur lesquels graver les exploits du jour. (Collection Freeman Clowery, Musée d’histoire de Sherbrooke)

Parmi les produits prestigieux vendus chez Skinner, on trouvait des trophées rutilants sur lesquels graver les exploits du jour. (Collection Freeman Clowery, Musée d’histoire de Sherbrooke)

La vieille entreprise doit ensuite s’adapter aux nouvelles habitudes commerciales. Dans les années 1980, les centres commerciaux attirent de plus en plus les consommateurs. La boutique Skinner & Nadeau, alors installée sur la rue Wellington Nord, déménage en 1985 au Carrefour de l’Estrie. Depuis 2006, elle poursuit son activité aux Promenades King, où elle accueille encore sa clientèle.

Et c’est peut-être ça, finalement, le plus impressionnant. À Sherbrooke, certaines entreprises ont changé de rue, de génération, de clientèle et même de technologie, mais elles ont continué à faire ce qu’elles savent faire. Les Skinner ont commencé avec des montres et ont même essayé le téléphone. Aujourd'hui, l'entreprise Skinner & Nadeau propose des bijoux qui n'affichent plus (nécessairement) l'heure, mais qui agissent comme marqueurs de mémoire défiant le temps qui passe.

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    Cynthia Beaulne, La Tribune

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