Par M. Hist - Musée d'histoire de Sherbrooke

Le pont Aylmer voit le jour en 1837… Il n’est pas baptisé du nom de la rivière au-dessus de laquelle il est élancé, mais d’après le gouverneur général du Canada Matthew Whitworth-Aylmer (1775-1850). (Photo Fonds Frederick James Sangster, Musée d’histoire de Sherbrooke)

Le pont Aylmer voit le jour en 1837… Il n’est pas baptisé du nom de la rivière au-dessus de laquelle il est élancé, mais d’après le gouverneur général du Canada Matthew Whitworth-Aylmer (1775-1850). (Photo Fonds Frederick James Sangster, Musée d’histoire de Sherbrooke)

Cher M. Hist,

Je remarque que le nom «St-François» est très présent dans la ville: les routes, les ponts… Comment s’est développé ce nom? Quel a été le premier?

Aymeric

Cher Aymeric,

Excellente question! C’est qu’à Sherbrooke, «Saint-François» n’est pas qu’un nom: c’est un fil conducteur. Une colonne vertébrale historique qui traverse la ville… au sens propre comme au figuré.

Vue panoramique de Sherbrooke en 1834, depuis la rive est de la rivière Saint-François. (Photo Collection du Musée d'histoire de Sherbrooke)

Vue panoramique de Sherbrooke en 1834, depuis la rive est de la rivière Saint-François. (Photo Collection du Musée d'histoire de Sherbrooke)

Commençons par une petite précision linguistique, parce que chaque détail compte. Dans tous les noms de rues comportant le mot «saint», celui-ci s’écrit sans abréviation lorsqu’il s’agit d’une personne canonisée, c’est-à-dire reconnue comme sainte. C’est pourquoi on écrit Saint-Louis, Saint-Michel ou encore Séminaire Saint-Charles-Borromée. Mais dans le cas des «Saint-François» de Sherbrooke, l’histoire est un peu différente…

Avant même l’arrivée des Européens, la rivière qui structure la ville et une partie de la région portait un tout autre nom. Les Abénakis l’appelaient Alsigôntekw (ou Alsig8ntegw), que l’on peut traduire par «rivière aux herbes traînantes» ou «rivière aux coquillages».

Une autre interprétation, Arsikansegou, signifie plutôt «rivière où il n’y a plus personne», en référence à la dispersion des Abénakis vers 1690-1693. Déjà, cette rivière, qui est un affluent du fleuve Saint-Laurent, raconte une histoire.

Le nom «Saint-François», lui, apparaît dans les années 1630. Et surprise! Il ne fait pas référence à un saint, mais à un homme bien vivant à l’époque. La rivière est baptisée en l’honneur de François de Lauson, fils du gouverneur de la Nouvelle-France, Jean de Lauson. Malgré le «Saint», il ne s’agit pas ici d’un personnage canonisé. Une petite entorse aux règles…

En 1823, Sherbrooke devient le chef-lieu de ce qu’on nomme alors le «district inférieur» de St-François. Cette année marque la construction du premier palais de justice, à l’emplacement de l’actuelle Cathédrale Saint-Michel, mais surtout le début de l’identification de la localité par le nom «Saint-François». (Photo Collection du Musée d’histoire de Sherbrooke)

En 1823, Sherbrooke devient le chef-lieu de ce qu’on nomme alors le «district inférieur» de St-François. Cette année marque la construction du premier palais de justice, à l’emplacement de l’actuelle Cathédrale Saint-Michel, mais surtout le début de l’identification de la localité par le nom «Saint-François». (Photo Collection du Musée d’histoire de Sherbrooke)

Avec le temps, le nom dépasse largement la rivière. En 1823, Sherbrooke devient le chef-lieu du district judiciaire de Saint-François. C’est une étape majeure. Jusqu’alors, les habitants de la région devaient se rendre à Montréal, Trois-Rivières ou Québec pour accéder à la justice. Imaginez les kilomètres à parcourir sur des routes en mauvais état! La création de ce district facilite la vie des citoyens et confirme le rôle central de Sherbrooke dans la région.

Près de 130 ans après le premier pont Aylmer, un second pont enjambe la rivière Saint-François au cœur de la ville pour relier l’est et l’ouest. C’est tout un secteur qui se trouve transformé, de part et d’autre de la rivière. (Photo Collection Jacques Darche, Musée d’histoire de Sherbrooke)

Près de 130 ans après le premier pont Aylmer, un second pont enjambe la rivière Saint-François au cœur de la ville pour relier l’est et l’ouest. C’est tout un secteur qui se trouve transformé, de part et d’autre de la rivière. (Photo Collection Jacques Darche, Musée d’histoire de Sherbrooke)

Le nom «Saint-François» devient alors synonyme d’organisation territoriale, d’administration… et de développement. Puis, comme souvent, la géographie rattrape l’histoire. L’axe qui longe la rivière évolue lui aussi. Dans les années 1880, on parle de la rue «Riverside». Au début du 20e siècle, elle devient la rue «Front». Et en 1952, on redessine complètement cet axe pour créer le boulevard Saint-François Nord et Sud. Le nom s’impose alors dans le paysage urbain quotidien des Sherbrookois.

Ce qui était encore nommé «boulevard St-François» vient remplacer, au milieu du 20e siècle, les petites rues qui bordaient la rivière. (Photo Plan d’assurances-incendie de 1952, Collection du Musée d’histoire de Sherbrooke)

Ce qui était encore nommé «boulevard St-François» vient remplacer, au milieu du 20e siècle, les petites rues qui bordaient la rivière. (Photo Plan d’assurances-incendie de 1952, Collection du Musée d’histoire de Sherbrooke)

Et que serait une rivière sans pont? Dans les années 1960, un nouvel ouvrage vient renforcer ce lien entre les deux rives. Lors des discussions préliminaires, on hésite: pont Terrill? Pont Montréal? Finalement, c’est «pont Saint-François» qui l’emporte. Inauguré en 1964, il ne fait pas qu’améliorer la circulation: il transforme aussi le secteur, notamment avec la mise à sens unique des rues Montréal et Moore. Encore une fois, le nom «Saint-François» s’impose comme une évidence. Parce qu’au fond, tout converge vers cette rivière.

La rivière Saint-François, ici vue d’avion au milieu des années 1960, parcourt le Québec sur une distance qui va bien au-delà de l’Estrie. (Photo Collection Jacques Darche, Musée d’histoire de Sherbrooke)

La rivière Saint-François, ici vue d’avion au milieu des années 1960, parcourt le Québec sur une distance qui va bien au-delà de l’Estrie. (Photo Collection Jacques Darche, Musée d’histoire de Sherbrooke)

Évidemment, avec toutes ces références à ce toponyme, il devient une identité pour les gens locaux. Ainsi, il n’est pas étonnant que Sherbrooke ait également eu son Hôtel Saint-François, une circonscription électorale du même nom et toute la déclinaison St. Francis (rue, manoir, etc.) du côté anglophone.

Aujourd’hui, entre le boulevard, le pont, le district historique et bien sûr la rivière elle-même, «Saint-François» est partout. Mais derrière cette omniprésence se cache une histoire riche, faite de langues autochtones, de décisions coloniales, de réorganisations administratives et d’aménagements urbains.

Quand vous traverserez le pont Saint-François (ou Terrill, de son appellation populaire) ou que vous longerez le boulevard du même nom, souvenez-vous que vous circulez au cœur d’un nom qui a traversé les siècles!

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    Cynthia Beaulne, La Tribune

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