


Le quotidien est rempli de tracasseries. De nombreux travailleurs de l’ombre n’attendent qu’un appel pour voler à la rescousse, des as de leur domaine qui viennent souvent sauver la mise. Incursion dans la routine de ces superhéros de la petite vie.


Debout dans la pénombre, les semelles qui trempent dans l’eau, Sylvain Kirouac parle fort pour se faire entendre par-dessus le bruit régulier des aspirateurs industriels qui fonctionnent à plein régime.
«Tu finis toujours par te mouiller les pieds, même si j’ai toutes les sortes de bottes dans mon camion», laisse-t-il tomber, sourire en coin.
La nuit précédente, un incendie s’est déclaré dans un magasin à rayons de la région de Québec. Pas de blessé. Mais des dégâts causés par le feu, la fumée et... l’eau des pompiers.
Et cette odeur âcre qui plane dans l’air, conséquence invisible d’un brasier.
L’électricité a été coupée par mesure de sécurité.
Sylvain travaille chez Sinisco depuis plus de deux décennies. Entré comme technicien, il a gravi les échelons du nettoyage après sinistre pour aujourd’hui occuper le poste de directeur provincial des chargés de projet.
Sa conjointe travaille aussi pour l’entreprise de la famille Dufour. Ils ont connu Sinisco à leur premier appartement, dans la vingtaine. Le feu avait pris dans les casiers de rangement de l’immeuble.
Rien de dramatique, mais assez pour les intéresser au domaine. Quelques années plus tard, ils en faisaient tous les deux une carrière.




Des rubans jaunes bloquent en partie la porte principale du magasin. Trois employées montent la garde près de l’entrée, installées sur leurs chaises de camping.
Un inspecteur du service des incendies ressort avec un morceau entre les mains. L’enquête avance.
Quelques clients se rivent le nez sur ce barrage improvisé. Aujourd’hui, faudra aller ailleurs.
Avant midi, Sylvain Kirouac a rameuté la plupart des techniciens disponibles dans la région de Québec pour s’occuper de cet important contrat.
Mais pour les Sinisco et autres Qualinet de ce monde, le boulot de manque jamais.
«Il y a une augmentation du nombre de sinistres», constate notre expert.
«En plus, les changements climatiques font que les sinistres changent. On marche beaucoup avec les périodes de gel-dégel. Au gel, il y a les tuyaux qui pètent. Aussitôt qu’il fait trop froid, c’est les poêles à bois, les fournaises, même s’il y en a moins. Au dégel, au printemps, on a les tuyaux de sortie d’eau extérieure que le monde a mal fermés...», énumère-t-il.
«On connaît nos saisons. Mais là, on se ramasse avec des pluies au mois de décembre qu’on n’avait pas avant. Ça crée beaucoup plus de barrages de glace sur les toitures.» Donc, de l’eau qui coule à l’intérieur des maisons en plein hiver, donne-t-il en exemple.





Pour faire appel à une compagnie spécialisée en nettoyage après sinistre, ça le dit, il faut un sinistre. Sylvain Kirouac et ses collègues se présentent chez les clients au moment où ceux-ci sont vulnérables.
«On joue un peu les psychologues», concède celui qui place la confiance au sommet de ses priorités.
Prendre des photos, déplacer des meubles, ouvrir des portes. Chaque geste routinier pour un spécialiste du domaine peut prendre une proportion inattendue pour la personne victime du sinistre.
«La confiance, tu vas la gagner en faisant attention aux biens de la madame», résume-t-il.
Ses gars enfilent des pantoufles par-dessus leurs bottes même sur un plancher plein de suie et allongent un tapis dans l’escalier même si les marches sont finies.
«Tu ne veux pas entrer comme ça comme un chien dans un jeu de quilles.»




Refoulement d’égout, incendie, inondation, tempête. Mais aussi accumulation compulsive, mérule pleureuse, amiante, moisissure.
Sans oublier une pièce où quelqu’un s’est suicidé ou est décédé de mort naturelle, mais a été retrouvé deux semaines plus tard, en plein été. Quand le corps sort, les techniciens après sinistre entrent.
«Quand on part, il faut que ça soit propre, que ça sente bon et que ça paraisse le moins possible, résume Sylvain. Ce n’est pas toujours évident, mais c’est notre job.»
Il a visité des endroits auxquels personne ou presque n’a accès: les catacombes d’un monastère, une prison, un édifice hautement sécurisé sur la base militaire, l’entretoit d’une église.
Une autre fois, son équipe et lui ont pris la voiture, puis embarqué en avion et fini le trajet en chaloupe pour atteindre un lieu reculé de la Côte-Nord.
«On couchait dans le chalet qu’on nettoyait et je faisais la cuisine», s’esclaffe-t-il.
Selon lui, l’idée reçue la plus répandue est qu’un sinistre se règle en quelques jours. Tout assécher prend autour de 72 heures, c’est vrai. Mais la suite, les réparations, la reconstruction, elles, peuvent prendre des semaines, voire quelques mois.
«Des fois, on se dit qu’on est un petit peu moins normal d’aimer le sinistre. Après 21 ans dans le métier, on en a vu d’autres. Mais j’adore encore ça», conclut Sylvain, avant d’aller prêter main-forte à ses coéquipiers.

DESIGNER GRAPHIQUE
Nathalie Fortier, Le Soleil
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Nathalie Fortier, Le Soleil