M. Hist,
J’ai entendu parler récemment d’une sacrée histoire de cowboys qui s’est passée dans le coin de Mégantic, l’affaire Donald Morrison… Il y a eu des échos de cette histoire à Sherbrooke, à l’époque?
Sébastien
Cher Sébastien,
Oh que oui! Et si l’affaire Donald Morrison est aujourd’hui entrée dans la légende comme une sorte de western des Cantons-de-l’Est, il faut se rappeler qu’elle fut surtout, à l’époque, une véritable affaire judiciaire qui mobilisa une bonne partie des forces de l’ordre de la région, jusqu’à Sherbrooke!
Donald Morrison naît en 1858 à Lingwick, dans une famille d’origine écossaise établie dans les Cantons-de-l’Est. À l’âge de 18 ou 20 ans, il part travailler dans l’Ouest canadien et aux États-Unis comme cowboy.
Ce n’est pas tout à fait le scénario de cinéma que l’on imagine aujourd’hui: c’est que, pour plusieurs jeunes cultivateurs de l’époque, partir gagner de l’argent ailleurs est une façon de soutenir financièrement la famille restée à la ferme. Morrison revient donc avec de l’argent, mais trouve son père Murdoch «Murdo» aux prises avec de sérieuses difficultés financières.
En 1886, Murdo emprunte de l’argent à un homme d’affaires de Mégantic. La ferme familiale sert de garantie. Selon les sources historiques, le prêt aurait été conclu dans des conditions particulièrement défavorables à Murdo, qui était analphabète. Incapable de rembourser, il perd finalement sa propriété, qui est revendue à un certain Auguste Duquette.
Pour Donald, c’est une injustice flagrante et il manifeste ouvertement son hostilité. Puis les événements prennent une tournure beaucoup moins sympathique. En mai 1888, la grange des Duquette brûle. Des coups de feu sont tirés sur leur maison, qui est, elle aussi, finalement incendiée. Morrison est soupçonné, mais aucune preuve concluante n’établit qu’il est responsable de ces incendies. Un mandat d’arrestation est néanmoins lancé contre lui le 8 juin.
Et c’est là que commence le véritable «western». Le 18 juin, un Américain nommé Lucius «Jack» Warren, réputé contrebandier de whisky, est assermenté constable spécial pour arrêter Morrison.
Quatre jours plus tard, les deux hommes se retrouvent dans une rue de Lac-Mégantic, près de l’American Hotel. Ils sont armés et Warren est tué par Morrison d’un coup de revolver. Les témoignages recueillis par la suite divergent sur les circonstances exactes de l’affrontement, notamment sur la question de savoir qui a dégainé le premier.
Morrison prend alors la fuite. Et c’est ici que l’affaire prend une dimension régionale. Pendant près de dix mois, les policiers venus de Sherbrooke, de Montréal et de Québec parcourent les forêts et les chemins des Cantons à sa recherche.
La population écossaise locale lui apporte un soutien considérable. On l’héberge, on le nourrit et on avertit ses sympathisants de l’arrivée des policiers. Les autorités offrent des récompenses considérables, allant jusqu’à 3000$ sans réussir à mettre la main sur le fugitif. La Police provinciale doit même envoyer des effectifs importants dans la région!
Sherbrooke devient finalement le théâtre de la suite judiciaire. Morrison est capturé le 21 avril 1889, alors qu’il rend visite à ses parents dans le secteur de Milan, petit village fondé par des colons écossais dans la région de Mégantic. Il est conduit à Sherbrooke où il séjourne à la prison Winter, le temps de quelques mois. Son procès a lieu à Sherbrooke à l’automne, et à l’issue de celui-ci, Morrison est condamné à 18 ans de pénitencier pour la mort de Warren. Il est alors transféré au pénitencier de Saint-Vincent-de-Paul.
Le juge Edward Towle Brooks (1830-1897), ici représenté vers 1880, est celui qui a eu la charge du procès contre Donald. Il prononce sa condamnation à 18 ans de travaux forcés pour homicide involontaire. (Fonds Carrier Fortin, Musée d’histoire de Sherbrooke)
Le juge Edward Towle Brooks (1830-1897), ici représenté vers 1880, est celui qui a eu la charge du procès contre Donald. Il prononce sa condamnation à 18 ans de travaux forcés pour homicide involontaire. (Fonds Carrier Fortin, Musée d’histoire de Sherbrooke)
La prison lui sera fatale. Sa santé se détériore rapidement et il contracte la tuberculose. Une pétition réclame sa libération. Le 19 juin 1894, Morrison est gracié et libéré, mais son état est désespéré. Transporté à l’Hôpital Royal Victoria de Montréal, il y meurt quelques heures plus tard, à seulement 36 ans. Il est enterré au cimetière Gisla, de Milan. L’aménagement d’un musée à son nom, dans ce village, permet d’en savoir plus sur son épopée.
Alors, Donald Morrison était-il vraiment le «Robin des Bois» des Cantons? L’histoire est plus complexe. Les incendies et les menaces dont il fut soupçonné ne sont pas démontrés de façon certaine, tandis que la mort de Warren, elle, est bien réelle. Mais une partie de la population voyait en Morrison le fils d’une famille écossaise victime d’une injustice financière et d’un système favorable aux créanciers. Cette perception explique largement pourquoi le fugitif bénéficia d’une solidarité aussi extraordinaire.
Le Musée d’histoire de Sherbrooke possède un fonds d’archives Donald Morrison, constitué notamment des témoignages et des pièces liées au procès, qui ont été cédées par son avocat. Le fonds contient aussi des coupures de presse, dont cet extrait du World Wide Magazine de 1912. (Fonds Donald Morrison, Musée d’histoire de Sherbrooke)
Le Musée d’histoire de Sherbrooke possède un fonds d’archives Donald Morrison, constitué notamment des témoignages et des pièces liées au procès, qui ont été cédées par son avocat. Le fonds contient aussi des coupures de presse, dont cet extrait du World Wide Magazine de 1912. (Fonds Donald Morrison, Musée d’histoire de Sherbrooke)
C’est ainsi qu’un cowboy revenu de l’Ouest, devenu hors-la-loi dans les forêts de Mégantic, finit par devenir un héros populaire. À Sherbrooke, on ne pouvait guère ignorer l’affaire… la chasse à l’homme, les policiers, le procès et la prison y laissèrent leurs traces. Et comme souvent dans l’histoire, la réalité était déjà tout un spectacle.
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Cynthia Beaulne, La Tribune
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