Il est amusant de voir la route que l’on reconnaît si bien parcourue par des calèches se rendant à l’Hôtel Magog! Vers 1890. (Photo Collection du Musée Histoire Sherbrooke)

Il est amusant de voir la route que l’on reconnaît si bien parcourue par des calèches se rendant à l’Hôtel Magog! Vers 1890. (Photo Collection du Musée Histoire Sherbrooke)

M. Hist,

Je passe tous les jours sur la rue Dufferin pour m’en aller au travail, et ça me brise le cœur de voir ce grand trou béant là où se trouvait jadis l’Hôtel Magog. Que diriez-vous de nous rappeler son histoire?

Claire

Chère Claire,

Il y a, sur la rue Dufferin, juste en face du Musée des beaux-arts de Sherbrooke, un espace qui intrigue. Un vide, un trou dans la trame urbaine. Certains passent devant sans y penser, mais d’autres (comme vous!) se demandent encore: qu’y avait-il là?

Témoin du quotidien comme des grands événements, l’Hôtel Magog fait partie du paysage sherbrookois durant plusieurs générations comme en témoigne cette marche du 53e régiment, le 12 décembre 1914. (Photo Fonds Frederick James Sangster, Musée d’histoire de Sherbrooke)

Témoin du quotidien comme des grands événements, l’Hôtel Magog fait partie du paysage sherbrookois durant plusieurs générations comme en témoigne cette marche du 53e régiment, le 12 décembre 1914. (Photo Fonds Frederick James Sangster, Musée d’histoire de Sherbrooke)

Il ne faut pourtant pas remonter très loin: le 19 décembre 2017. Souvenez-vous qu’un incendie spectaculaire emportait l’un des bâtiments les plus chargés d’histoire du centre-ville, l’Hôtel Magog. Derrière ces murs disparus se cachaient 181 ans de souvenirs.

Tout commence en 1836. Charles Frederick Henri Goodhue, homme d’affaires bien connu dans la région, fait alors construire un imposant bâtiment tout près du confluent. À l’époque, Sherbrooke est encore une petite ville en pleine structuration. L’édifice sert d’abord de relais pour les diligences qui assurent le trajet entre Québec et Boston. On y change les chevaux, on y mange, on y dort. Bref, un secteur animé, bien avant l’arrivée de l’automobile.

Plaques commémoratives du relais des diligences de l’Hôtel Magog reprise dans La Tribune du 4 août 1969. (Photo La Tribune, août 1969)

Plaques commémoratives du relais des diligences de l’Hôtel Magog reprise dans La Tribune du 4 août 1969. (Photo La Tribune, août 1969)

La même année, Goodhue signe un bail pour exploiter une taverne à l’intérieur: la «New Tavern house». Le lieu deviendra vite un point de rassemblement pour les citadins, comme pour les voyageurs.

Au fil des décennies, la taverne change de nom plusieurs fois. À la toute fin, les Sherbrookois connaîtront le bar sous le nom de «Le Duplessis». Et ce nom n’a rien d’un hasard.

Faisons une petite parenthèse ici. Au début des années 1930, Maurice Duplessis, futur premier ministre du Québec, séjourne à l’Hôtel Magog alors qu’il est candidat à la chefferie du Parti conservateur provincial. C’est ici même, à Sherbrooke, qu’il est élu chef du parti le 4 octobre 1933. Oui, oui, dans cet hôtel de la rue Dufferin, on a assisté à un moment-clé de la politique québécoise!

Revenons sur notre vedette, l’Hôtel Magog. Il semble que le lieu ait entretenu une relation compliquée avec le feu. Ainsi, bien avant 2017, un incendie éclate dans le toit: nous sommes alors en mars 1875, le 14 pour être tout à fait exact.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que cet article ne se gêne pas pour rabâcher les pompiers sur leur lenteur et leur inefficacité à maîtriser les flammes! (Photo Le Progrès de l’Est, 20 mars 1875)

Le moins que l’on puisse dire, c’est que cet article ne se gêne pas pour rabâcher les pompiers sur leur lenteur et leur inefficacité à maîtriser les flammes! (Photo Le Progrès de l’Est, 20 mars 1875)

Selon la presse de l’époque, les pompiers interviennent tardivement, mettant plus d’une demi-heure à se préparer. L’hôtel est sauvé, mais les réparations dépassent 81 000$. Une somme colossale pour l’époque!

Apprécié de la population locale, l’Hôtel Magog est aussi le lieu de rendez-vous d’associations nationales. En 1923, près de 80 marchands détaillants de partout au Québec s’y donnent rendez-vous. (Photo Collection du Musée d’histoire de Sherbrooke)

Apprécié de la population locale, l’Hôtel Magog est aussi le lieu de rendez-vous d’associations nationales. En 1923, près de 80 marchands détaillants de partout au Québec s’y donnent rendez-vous. (Photo Collection du Musée d’histoire de Sherbrooke)

L’un de ses propriétaires les plus marquants est Henry H. Ingram, qui dirige le «Magog House» de 1890 à 1942. En 1902, il fait rénover, voire reconstruire presque complètement, l’édifice.

C’est à ce moment qu’apparaît la fameuse brique rouge qui donnera à l’hôtel son allure emblématique. Pendant plus d’un siècle, cette façade marquera le paysage du centre-ville.

Malgré sa prestance indéniable et son service impeccable pour les voyageurs – imaginez, une navette hippomobile offre le service de «taxi» entre la gare et l’institution – les locaux s’approprient tout autant les lieux. En effet, dans la première moitié du 20e siècle, l’Hôtel Magog fait office de point de rassemblement pour plusieurs associations, dont le Sherbrooke Snow Shoe Club. Aussi, le premier appel interurbain entre Sherbrooke et la Floride y a eu lieu en 1923: tout un événement à l’époque!

C’est l’incendie de décembre 2017 qui, officiellement, signe la fin du bâtiment ayant hébergé l’Hôtel Magog. (Photo La Tribune, 20 décembre 2017)

C’est l’incendie de décembre 2017 qui, officiellement, signe la fin du bâtiment ayant hébergé l’Hôtel Magog. (Photo La Tribune, 20 décembre 2017)

L’hôtel cesse ses activités dans les années 1970, mais le bâtiment ne tombe pas dans l’oubli. Il continue d’abriter divers commerces et logements. En 1993, on y trouve encore la taverne Magog, le restaurant la Casa Chirico et la radio CFLX. Puis arrive l’incendie de 2017: et cette fois, les flammes auront raison du vieux bâtiment. Depuis ce temps, des idées et des projets circulent pour redonner une vocation à cet espace.

La prochaine fois que vous passerez devant ce terrain dégagé, imaginez les diligences, les politiciens ambitieux, les habitués de la taverne et les voix de la radio. Le bâtiment a disparu, oui, mais son histoire, elle, continue de tenir debout. Qui sait ce qui attend ce terrain vague… Peut-être un futur lieu qui saura à son tour marquer l’histoire locale et la mémoire des Sherbrookoises et Sherbrookois?

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    Cynthia Beaulne, La Tribune

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