Sur la Côte-Nord, les gangs sèment la terreur

LES COOPS SUR LA CÔTE-NORD

VICTORIA BARIL
vbaril@lesoleil.com

Sur la Côte-Nord, le crime est sur toutes les lèvres. Cette région éloignée autrefois paisible a connu une flambée de violence inédite au cours des dernières années. Le Soleil a passé une semaine sur le terrain, à la rencontre des résidents.

La route entre Baie-Comeau et Sept-Îles est pittoresque. Pendant 3h, le fleuve émerge sporadiquement entre les montagnes, les arbres et les nombreuses plages qui bordent la chaussée.

Difficile de croire que des criminels venus de Québec ou de Montréal parcourent ce joli chemin pour commettre des crimes ignobles. Et pourtant.

Le Soleil a arpenté les magasins, restaurants et lieux publics de la région pour recueillir les impressions des habitants. Le constat est unanime: face à la multiplication d’événements violents, qui atteignent parfois la mauvaise cible, la population a peur.

«Ça tire partout, tout le temps. Il y a tout le temps quelque chose», déplore Nadia Gallant, résidente de Baie-Comeau.

Perte de confiance

Chaque citoyen approché par Le Soleil mentionne avoir changé ses habitudes au cours des dernières années. Les portes sont maintenant verrouillées et la méfiance est accrue.

Résident de Sept-Îles et ex-travailleur de rue, Patrick Gosselin constate une dégradation «énorme» du sentiment de sécurité. «Ça n’a pas de bon sens. Tout le monde a peur de tout le monde. Les gens ne se font plus confiance», témoigne-t-il.

Depuis 2023, de nouveaux groupes criminels sèment la peur en multipliant les règlements de compte dans la région. Des citoyens innocents subissent la violence d’un milieu auquel ils n’appartiennent pas.

«Ces groupes-là ont un impact direct sur la communauté. Ce n’est pas organisé du tout comme crime. C’est désorganisé, puis ça fait peur», dit M. Gosselin.

Des coups de feu à l’épicerie

Au mois de mai 2026, des coups de feu ont été tirés en plein jour, dans le stationnement du IGA de Sept-Îles. Un homme de 28 ans a été blessé par balle, alors que plusieurs familles faisaient leurs courses.

Le maire de Sept-Îles, Benoît Méthot, se dit inquiet chaque fois qu’un tel événement survient.

«On ne contrôle pas où et quand ils font leurs actions d’intimidation. Évidemment, ça frappe un petit peu plus l’imaginaire quand on se dit que n’importe qui peut être au centre d’achat ou au IGA, quand ça arrive.»

La plupart des autres événements sont survenus dans des résidences privées de Sept-Îles. «Encore très inquiétant parce que, parfois, on ne cible pas la bonne résidence, la bonne porte. Ça témoigne de l’inexpérience et de l’insouciance pure des gens qui font ça», note M. Méthot.

Près d’une école

Depuis le début de l’été, deux agressions sont survenues sur la rue Charles-Guay, dans un quartier résidentiel de Baie-Comeau. Mégane Gravel, 21 ans, habite tout près.

«C’est à côté d’une école secondaire», déplore-t-elle. «C’est le genre de choses que tu t’attends à voir dans les grandes villes, pas ici.»

La jeune femme dit observer fréquemment des délits dans son quartier. Elle aurait même contacté la police à plusieurs reprises. «Je n’étais pas quelqu’un qui pensait à vraiment barrer ses portes, mais maintenant, je prends vraiment la peine de le vérifier le soir, par peur que quelqu’un rentre chez nous.»

Étudiante en criminologie, elle s’inquiète des impacts de cette violence accrue dans la population. «Ça fait beaucoup de ravages. On parle des victimes, mais les personnes autour, la famille, ils vont avoir des souffrances aussi.»

Une guerre

La Côte-Nord est l’une des régions les plus touchées au Québec par la guerre des stupéfiants, avec le Saguenay-Lac-Saint-Jean et la rive sud de la région de Québec.

«À l’origine, les Hells Angels avaient le contrôle de la Côte-Nord. Avec l’arrivée du BFM [Blood Family Mafia], qui eux ont contesté le modèle d’affaires des motards, on s’est aperçu qu’il y a eu une escalade au niveau des événements de violence dans ce secteur là», explique Ghislain Cosette, responsable du crime organisé dans l’est du Québec pour la Sûreté du Québec.

Résultat? Une hausse des incendies criminels, des invasions de domiciles et des déchargements d’arme à feu.

«Le crime n’a pas de frontière. Il peut se déplacer autant sur les communautés autochtones que dans les petites municipalités. Là où il y a de l’argent à faire, le crime organisé peut être présent», précise M. Cossette.

Nombre de crimes contre la personne dans le secteur de Sept-Îles

Infractions entraînant la mort 

Voies de fait

Vols qualifiés

Total des crimes contre la personne

Source: Rapport annuel de la Sûreté du Québec dans la MRC des Sept-Rivières

Plaque tournante

Par sa proximité avec le fleuve, plusieurs communautés autochtones et le nord du Québec, le secteur de Sept-Îles est stratégique pour le crime organisé, explique Carl Jourdain, directeur du service de police de Uashat Mak Mani Utenam (SPUM).

«Géographiquement, on est quand même une plaque tournante. On est collés avec la ville de Sept-Îles, la dernière grosse ville, entre parenthèses, avant d’aller vers l’est et vers le nord.»

Selon Patrick Gosselin, le marché est également alléchant parce qu’il y a beaucoup de consommation sur la Côte-Nord. «On a les riches et les défavorisés qui sont en grand nombre. C’est payant pour la consommation. C’est une poule aux œufs d’or, je pense.»

Benoît Méthot le constate également. «C‘est sûr que les gangs sont là pour la drogue. Si on était capable d’enrayer la demande, le problème se réglerait de lui-même. Sauf que ce n’est pas simple», affirme le maire.

Portrait de la criminalité dans
la communauté de Uashat mak
Mani-utenam 

2024

2025

Source: Sécurité publique de Uashat mak Mani-utenam

Des actions concrètes

Pour répondre à cette flambée de la violence, la présence policière a été bonifiée sur la Côte-Nord. Les résidents rencontrés par Le Soleil disent en voir beaucoup plus qu’avant.

«On a un avantage pour nous, une seule route se rend sur la Côte-Nord. Donc on est capables de vérifier et intercepter les individus qui se rendent sur place», assure Ghislain Cossette.

Une nouvelle équipe mixte a également été créée en février 2024 pour contrer la hausse des crimes ainsi que le recrutement de «soldats» dans les communautés autochtones. Elle est formée d’enquêteurs de la Sûreté du Québec, du SPUM et de la GRC.

Ces ressources supplémentaires portent leurs fruits, selon Ghislain Cosette. «On est à 103 dossiers d’enquêtes effectuées, au delà de 130 perquisitions et au delà de 121 arrestations qui ont été faites juste par cette équipe là.»

Un vide à combler?

Les hausses de violence viennent par vague, selon le responsable du crime organisé. «Suite à l’arrestation de Dave Turmel en Italie, ce qu’on a vu, c’est une scission du groupe BFM. Le North Savage gang est ensuite apparu et a tenté de prendre la place dans cette région là.»

Depuis l’arrestation de All Boivin, le leader présumé du North Savage Gang (NSG), les policiers constatent une légère diminution des crimes sur la Côte-Nord. Mais ils demeurent aux aguets.

«Avec un vide, on s’attend à ce que quelqu’un ou un autre groupe va prendre la place laissée vacante.»

Cette augmentation de la criminalité fait des victimes.

Entendez leur histoire demain, dans le deuxième volet de ce dossier. 

Photos
Victoria Baril, Le Soleil

Design graphique
Pascale Chayer, Le Soleil

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