M. Hist,
Je vois de plus en plus de festivals de musique, de chant, de danse à Sherbrooke… Ça m’a fait me souvenir de la belle époque du Festival des Cantons. Pouvez-vous nous en parler?
Étienne
Cher Étienne,
Vous avez raison de faire le lien entre les festivals d’aujourd’hui et le Festival des Cantons. Avant la Fête du lac, le Sherblues et les autres grands rendez-vous musicaux qui animent Sherbrooke chaque été, notre ville avait déjà découvert une recette redoutablement efficace pour faire sortir les gens de chez eux: de la musique, de la danse, des traditions, quelques concours insolites et beaucoup, beaucoup de monde!
L’histoire commence en 1973, dans le sillage d’un événement tout particulier. La populaire émission Soirée canadienne, diffusée par CHLT-TV, vient tout juste de célébrer la 500e de l’émission animée par le célèbre Louis Bilodeau. L’idée germe alors de prolonger cette célébration par une grande fête consacrée au folklore et aux traditions québécoises… Dans ce contexte, la Corporation du Festival des Cantons Sherbrooke inc. voit le jour, avec Louis Bilodeau comme président-fondateur et Jean Collard comme directeur général.
Monsieur Louis Bilodeau, debout derrière son micro, livre sa prestation sur la grande scène devant une foule en folie. On reconnaît à sa taille la célèbre ceinture fléchée des festivaliers! (Fonds du Festival des Cantons, Musée d’histoire de Sherbrooke)
Monsieur Louis Bilodeau, debout derrière son micro, livre sa prestation sur la grande scène devant une foule en folie. On reconnaît à sa taille la célèbre ceinture fléchée des festivaliers! (Fonds du Festival des Cantons, Musée d’histoire de Sherbrooke)
La première édition se tient du 30 mai au 2 juin 1974, au centre-ville. Et le succès est immédiat. Plus de 150 000 personnes participent d’une façon ou d’une autre aux festivités dès cette première année. Car le festival n’est pas seulement un spectacle à regarder: on participe, on danse, on rit, on chante!
Le programme de 1976 résume d’ailleurs l’ambition de l’événement, présenté comme «l'expression authentique, traditionnelle et contemporaine du peuple québécois sous toutes leurs (sic) formes, soit: chansons, danses, musique, artisanat, gastronomie, peinture, théâtre, cinéma, antiquités, sports, autres».
Autrement dit, il y en avait pour tous les goûts, et même pour ceux qui aiment les concours un peu particuliers. Comme quoi par exemple? Et bien, on pouvait assister aux prestations de tapeux de pieds, de gigueurs, de chanteurs et de violoneux, participer à une course à pied appelée le P’tit trot du cantonnier, tenter sa chance à la chasse aux cochons graissés ou encore déployer ses habiletés musculaires lors des concours de bras forts des Cantons et de coupe de pitoune à la sciotte.
Et pour mettre tout le monde dans l’ambiance, le slogan annonce fièrement la couleur: «Le Festival des Cantons, c’est “coq chose”.» Le coq, symbole de la ruralité et des traditions, envahit alors une partie de la ville. Les festivaliers sont encouragés à sortir leurs chapeaux de paille, leurs macarons et leurs ceintures fléchées.
Durant les quelques jours du festival, Sherbrooke se transforme littéralement en grande fête populaire. Outre le centre-ville, plusieurs autres sites sont mis à contribution, selon les thèmes et les activités.
Ainsi, durant la journée, les familles occupent la rue Wellington Nord et ses environs. Les enfants ont d’ailleurs leur mini-festival au parc Antoine-Racine, tandis que les aînés peuvent giguer et chanter au Domaine Howard. Le Palais des sports accueille les grandes soirées animées par Louis Bilodeau. On danse au son du violon de Ti-Blanc Richard, on déguste des galettes de sarrasin au «déjeuner des placoteux», on assiste à une nuit de la poésie et, entre deux activités, on peut simplement flâner.
De 1975 à 1979, les foules deviennent impressionnantes: entre 500 000 et 1 000 000 de personnes envahissent les différents lieux du festival au fil des années. En six éditions, près d’un million de personnes auront foulé ses sites.
Le carrefour des rues King et Wellington est l’un des cœurs battants du festival, avec sa grande scène spectaculaire qui attire les foules. (Fonds du Festival des Cantons, Musée d’histoire de Sherbrooke)
Le carrefour des rues King et Wellington est l’un des cœurs battants du festival, avec sa grande scène spectaculaire qui attire les foules. (Fonds du Festival des Cantons, Musée d’histoire de Sherbrooke)
Mais même les plus belles fêtes finissent par rencontrer quelques nuages. Malgré ses foules considérables, le festival essuie des critiques. Certains lui reprochent de ne pas assez s’adapter aux attentes de la population et jugent son animation désuète. Les beuveries du centre-ville ternissent également son image.
En 1980, après une pause destinée à réfléchir à l’avenir et au financement de l’événement, le conseil d’administration doit se rendre à l’évidence. La Ville de Sherbrooke ne souhaite pas permettre un retour au centre-ville et l’organisation ne peut compter avec certitude sur une importante subvention gouvernementale. L’édition est donc annulée et le festival ferme ses livres.
L’un des fameux coqs en bois du Festival des Cantons (qui ne perd pas le nord!) fait désormais partie des collections du Musée d’histoire de Sherbrooke! (Collection du Musée d’histoire de Sherbrooke)
L’un des fameux coqs en bois du Festival des Cantons (qui ne perd pas le nord!) fait désormais partie des collections du Musée d’histoire de Sherbrooke! (Collection du Musée d’histoire de Sherbrooke)
Il n’en demeure pas moins que le Festival des Cantons a laissé une impression durable. Il fut probablement le père ou du moins l’inspiration des grands festivals qui font aujourd’hui vibrer Sherbrooke… dont la Fête du lac des Nations, qui prend le relai dès 1981!
Alors, si vous croisez cet été un festivalier portant une ceinture fléchée, dansant au son d’un violon, méfiez-vous: le Festival des Cantons n’est peut-être pas tout à fait parti... Il attend simplement qu’on ressorte le coq!
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Cynthia Beaulne, La Tribune
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