

MYLÈNE MOISAN
mmoisan@lesoleil.com
2 DE 4 / Cinq ans après être allée à Cuba pour réaliser une première série de reportages sur l’état du pays, j’y suis retournée pour voir ce qui a changé. J’avais décelé en 2019 les contours d’une nouvelle révolution, non pas portée par les armes, mais par la 4G qui permet aux Cubains de savoir ce qui se passe dans leur pays. Non seulement cette révolution est résolument en marche, elle s’enracine maintenant dans une crise économique sans précédent où la pauvreté, à l’instar de la colère, secouent les fondations de l’idéologie.
DEUXIÈME PARTIE
Scène rare dans la baie bordant La Havane, en contreplongée du fort qui assurait la défense de la capitale jadis, un bateau de guerre canadien y a mouillé à la mi-juin, une première depuis 2016. Juste à côté, une frégate russe, à bord duquel Cubains et touristes étaient invités.
Ils ont été des centaines à monter à bord.

(Photo archives Ariel Ley/AP)
(Photo archives Ariel Ley/AP)
Le ministre fédéral de la Défense, Bill Blair, a assuré que cette visite de quatre jours avait été soigneusement planifiée, elle n’en a pas moins coïncidé avec la présence de l’Amiral Gorshkov, auprès duquel le HMCS Margaret Brooke s’est amarré. «Le navire canadien s’est rendu à La Havane pour démontrer la présence du Canada, sa capacité navale et son engagement à ce que les eaux des Amériques soient sûres et ouvertes.»
Un sous-marin nucléaire russe avait aussi fait le voyage, tout comme un sous-marin nucléaire américain, amarré à Guantanamo.
Cette présence russe a été perçue comme un signe de soutien au régime cubain, qui l’appuie sans réserve dans sa guerre contre l’Ukraine, notamment par l’envoi de soldats. C’est la continuité d’une relation qui dure depuis 65 ans, depuis la Révolution de Fidel Castro le 1er janvier 1959.
Le régime aimerait bien faire croire que la ferveur révolutionnaire est toujours bien vivante, mais il n’en reste plus grand-chose au-delà des slogans éculés.
Ces visites guidées à bord de la frégate russe illustrent bien le vernis touristique que le pays tente de préserver, en tentant de faire l’impasse sur les tensions et les problèmes. Si les tout-inclus plus luxueux arrivent encore à préserver les touristes, d’autres hôtels doivent se résigner. En avril, dans la région d’Holguin au nord-est, il n’y avait plus de pain au déjeuner.
Jusque-là, le régime voyait à ce que les touristes n’y voient que du feu, eux qui ont toujours eu, entre autres, l’exclusivité totale de la viande bovine. Plus encore, un éleveur soupçonné d’avoir tué un bœuf pour lui et son village peut écoper d’une peine d’emprisonnement allant jusqu’à 25 ans. N’empêche, certains bravent l’interdiction et passent le mot autour, discrètement.
Le secret va d’une personne à l’autre, «se mata», il est tué.

Cet hôtel était le Hilton de La Havane où Fidel Castro et sa bande ont établi leur quartier général après leur entrée triomphante dans la capitale en 1959. Un slogan leur survit: la patrie ou la mort, nous vaincrons.
Cet hôtel était le Hilton de La Havane où Fidel Castro et sa bande ont établi leur quartier général après leur entrée triomphante dans la capitale en 1959. Un slogan leur survit: la patrie ou la mort, nous vaincrons.
Les tout-inclus cubains ne sont pas reconnus pour leur gastronomie, au point où des voyageurs emportent avec eux moutarde et ketchup. Mais le fait qu’ils connaissent aujourd’hui des problèmes d’approvisionnement est révélateur de l’ampleur des pénuries qui affectent le pays. C’est la pointe de l’iceberg. L’iceberg, ce sont les Cubains qui s’enlisent dans la pauvreté, pour qui les pénuries font désormais partie du quotidien.
Mais l’argent du tourisme, il va où?



«Le modèle cubain ne marche même plus pour nous.»
FIDEL CASTRO, THE ATLANTIC > 2010
À QUI PROFITE
LE TOURISME?


Le célèbre Hotel Nacional surplombe la Baie de la Havane.
Le célèbre Hotel Nacional surplombe la Baie de la Havane.
Au sortir de la pandémie, Cuba se remet tranquillement et accueille de plus en plus de touristes. Si les niveaux n’ont pas atteint ceux des années prépandémiques, ce sont les Canadiens, lire les Québécois, qui sont les plus nombreux à avoir renoué avec les plages de sable blond de cette magnifique île des Caraïbes.
Ils sont le plus gros contingent de visiteurs étrangers, suivis des Russes.
Si certaines sources soutiennent que l’envoi de médecins cubains à l’étranger constitue la principale source de revenus du pays, plusieurs indicateurs pointent plutôt vers le tourisme, qui a toujours été une manne pour ce petit pays qui dépend (trop) largement des importations. En octobre 2023, on apprenait qu’il doit désormais importer 100 % de ses denrées de base.
La question qui brûle les lèvres : qui le touriste encourage-t-il?

Fin mai, le vol de Québec vers Varadero affichait complet.
Fin mai, le vol de Québec vers Varadero affichait complet.
Dans l’avion de Sunwing nous menant à Varadero en ce 21 mai, le dilemme occupe certaines conversations. Parfois un simple questionnement, parfois un malaise. Mais toujours la conviction de faire une différence positive dans la vie des Cubains, ne serait-ce qu’en apportant dans leur valise toutes sortes d’items qui manquent cruellement.
Certains apportent des lunettes de lecture, d’autres des produits d’esthétique et d’hygiène, des tubes d’onguent, des Tylenol.
Ils les laisseront, avec quelques dollars, aux femmes de chambre.
«Ce que vous laissez, ça reste aux femmes de chambre, il n’y a pas de distribution, pas de partage», déplore la gentille guide, polyglotte, qui nous accompagne dans la navette nous menant à notre hôtel. Elle peut de son côté compter sur les pourboires que lui remettent les passagers pour accéder à un meilleur niveau de vie, tout le monde n’a pas cette chance.
Elle nous mettra en garde contre les revendeurs de devises qui arpentent les rues en offrant des taux beaucoup plus avantageux que les institutions officielles, autour du double. Elle ne nous conseille pas les bureaux de change et les banques pour autant. «Le mieux est de passer par le personnel des hôtels, vous pourrez retracer la personne si elle vous refile des faux.»
Un marché noir officieux, en somme.
Ce qu’on comprend, c’est que, pour que les Cubains puissent profiter des deniers des touristes, ils doivent idéalement passer en marge des circuits officiels. Faute de quoi ils sont avalés par le régime et le peuple n’en voit pas la couleur.
«Ceux qui s’en tirent mieux que les autres sont ceux qui gravitent autour des touristes et ceux qui ont de la famille à l’extérieur», confirme Rosita*, une Cubaine qui n’arrive plus à vivre du tourisme depuis quelques mois.
* Le prénom a été changé




LES TOURISTES
D'ABORD

«Les touristes, vous êtes des dieux!» L’affirmation n’a rien d’une boutade, notre guide veut que l’on sache à quel point tout est orienté vers les touristes, jusqu’aux lois qui prévoient des peines beaucoup plus sévères lorsqu’un crime est commis sur un étranger.
Sur un Cubain, bof.

À l'orée de la Vieille Havane, une scène incongrue: une séance photo de mode sous le regard curieux des passants.
À l'orée de la Vieille Havane, une scène incongrue: une séance photo de mode sous le regard curieux des passants.
C’est ce qui explique en grande partie le sentiment de sécurité ressenti en arpentant les rues, même celles de La Havane, où les crimes envers les touristes sont relativement rares. C’est au point où on en fait une technique d’arnaque, en nous abordant sur la non-violence des Cubains, avant de «gentiment» nous conduire dans un café méconnu qu’aurait fréquenté le Che ou un membre du Buena Vista Social Club, selon l’humeur du moment.
Lorsque nous y sommes, le tenancier nous amène voir un amas de bricoles ayant supposément appartenu à ladite vedette en proposant son cocktail préféré, à un prix faramineux bien sûr, sous l’œil complice de nos amis du moment.
Sachez dire «no, gracias».

Au fond d’une salle sombre, des cossins ayant supposément appartenus à Compay Segundo.
Au fond d’une salle sombre, des cossins ayant supposément appartenus à Compay Segundo.
Signe de l’augmentation de la pauvreté, même de l’indigence, les touristes sont plus sollicités que jamais. Ce qui relevait auparavant de l’exception est en train de devenir la règle, on ne franchit plus un pâté de maisons sans croiser quelqu’un qui demande du change, qui s’installe sur les trottoirs avec une petite boîte à côté dans l’espoir d’y voir atterrir quelques précieux pesos.
Des mères qui supplient pour du lait en poudre.
Tristement, c’est le spectacle que devait gommer la révolution de 1959, alors que le capitalisme gangrénait une société pétrie d’inégalités sociales. Au milieu des années 1950, près de la moitié de la population se partageait moins de 7 % des revenus, alors que les 10 % les plus riches en accaparaient presque 40 %.
La corruption était galopante, les États-Unis y faisaient la pluie et le beau temps.
Aujourd’hui, la corruption galope tout autant et les États-Unis exercent toujours une emprise en maintenant un embargo sur la plupart des biens, le pays y figurant toujours comme soutenant le terrorisme.
L’embellie de l’avant-pandémie, avant que Donald Trump ne ravisse le pouvoir au pays de l’Oncle Sam, est bel et bien chose du passé.
Cela dit, l’arrivée de Joe Biden à la Maison-Blanche a permis notamment d’autoriser certaines exceptions visant les Américains souhaitant visiter Cuba. S’ils ne peuvent pas venir en touristes, ils peuvent aujourd’hui invoquer une douzaine de motifs pour justifier leur voyage, allant de «projets humanitaires» à «activités journalistiques».

Il est toujours surprenant de voir à Cuba des produits venant des États-Unis.
Il est toujours surprenant de voir à Cuba des produits venant des États-Unis.
Le plus populaire, «soutien au peuple cubain».
Le gouvernement cubain, lui, met toute la gomme pour reconquérir le cœur des touristes du monde entier. Du 1er au 5 mai, il tenait une grande foire, FITCuba, dans la région de Jardines del Rey pour en mettre plein la vue aux médias invités pour l’occasion, annonçant entre autres des améliorations à internet pour attirer les «nomades numériques».
On y a annoncé que plus d’approvisionnements viendront du Canada, de la Russie et de l’Espagne, souvent à bord des avions transportant les touristes. «L’argent généré grâce aux profits de l’industrie du tourisme retournera aux Cubains», a alors assuré le ministre du Tourisme cubain, Jorge Carlos Garcia Granda.
Ça reste à voir.
Des visiteurs rencontrés pendant mon séjour, un bon nombre éprouvait un réel malaise à venir encourager le régime, mais le faisait avec cet espoir sincère, venir aider les Cubains.
Et pour se dorer la couenne, à un prix raisonnable.


«Pour nous, la vie d’un seul être humain vaut plus que toutes les richesses de la terre.»
FIDEL CASTRO > 1983





PHOTOS
MYLÈNE MOISAN
DESIGNER GRAPHIQUE
PASCALE CHAYER